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JEAN-MICHEL JARRE : LE SYNTHÉTISEUR ET SON ENSEIGNEMENT

Compositeur, mais également vulgarisateur du synthétiseur en France durant les années 70 et 80, Jean-Michel Jarre tient souvent un discours ludique sur le monde musical qui l’entoure. Au fil de cet interview, le musicien évoque ses premiers pas dans le monde de la synthèse, mais également la place du synthétiseur dans l’éducation musicale et les moyens mis en œuvre pour vulgariser l’instrument de recherche sonore.



INTERVIEW JEAN-MICHEL JARRE



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Sur un synthétiseur, y a-t-il une approche spécifique du clavier ?

Jean-Michel Jarre : au préalable, quand on parle de « synthés », il faut souligner que le clavier n’est qu’un organe, parmi beaucoup d’autres, permettant au musicien ayant une certaine technique pianistique d’approcher les sons électroniques. Le clavier, bien sûr, demeure l’aspect le plus familier, le plus évident du synthé, mais l’instrument lui-même, en raison des possibilités immenses qu’il offre, ne se réduit pas au clavier. Il n’est pas davantage un gadget permettant seulement d’imiter des sons, mais un instrument à part entière pouvant engendrer des sons sans référence à ceux d’un instrument « conventionnel ».

En somme, ce n’est pas un instrument fini, mais un instrument d’ouverture au domaine sonore ?

Jean-Michel Jarre : exactement. C’est bien cela qui fait son charme. Pour la première fois dans l’histoire, les musiciens ont la possibilité de travailler sur la matière sonore elle-même. Jusqu’alors avec les instruments acoustiques, ils ne disposaient, en somme, que de sons largement prédéterminés. Certes, ils pouvaient avec art les moduler, les amalgamer, les harmoniser, les désharmoniser, bref, les traiter dans la forme, mais non en changer radicalement le fond. Tandis qu’avec les synthés, ils se trouvent dans la position des sculpteurs ou des peintres et doivent choisir le traitement de la matière de base, imaginer une palette de nuances, etc.

Cette création exaltante s’assortit d’un écueil : celui qui consisterait à se contenter de la matière brute, sans la sélectionner, la filtrer, la modeler en fonction de sa propre sensibilité. A ce propos, une certaine confusion a pu être entretenue par des groupes allemands, notamment Kraftwerk et Tangerine Dream, selon laquelle les synthés, pur produits de la technologie, feraient de la musique tout seul. Or, la musique demeure, par essence, l’organisation humaine des sons. Il faut donc être très vigilant lorsqu’on parle de synthés et de musique électronique, et ne pas se laisser déborder par le culte envahissant de la technologie. Je dirais même que plus la technologie prend une grande part dans la musique, plus l’intervention humaine est importante et son rôle capital.

Quelle a été votre propre démarche, par rapport au synthé ?

Jean-Michel Jarre : j’ai fait des études de piano, des classes d’écriture (harmonie, fugue et contrepoint) au Conservatoire et je me suis senti très vite insatisfait de ce qu’on y apprenait...

L’enseignement musical, en Europe, est très abstrait. Cela casse la sensibilité musicale des enfants et contribue à faire de la musique un mode d’expression de spécialistes. Cela contribue également à faire le salut de quelques musiciens, protégés par un certain obscurantisme, d’ailleurs conforté par l’attitude des auditeurs, qui est celle de néophytes complexés face à cette élite. Le mal vient sans doute de l’enseignement qui vous apprend un code avant de vous faire entrer dans la matière sonore elle-même. C’est là que le synthé a un rôle important à jouer puisque, on l’a dit, il permet d’accéder au domaine sonore « brut ». Ce qui ne veut pas dire qu’il faille bannir la technique ; mais elle doit venir après.

Comment avez-vous réagi face à cette situation ?

Jean-Michel Jarre : dans les années 1960, j’ai joué dans différents groupes de rock… ce qui était mal vu à l’époque. Mais je me suis aperçu que ce monde-là, comme l’autre, était un ghetto où les musiciens étaient inhibés par rapport à la musique traditionnelle. De là, je suis entré au Groupe de recherche musicale, avec Schaeffer, où, pendant trois ans, j’ai été confronté à une nouvelle façon de penser la musique (la musique pensée non pas en termes de notes, mais en termes de sons). J’ai eu la possibilité d’approcher des instruments électroniques et électroacoustiques. Et puis, je me suis aperçu que nous étions encore dans un ghetto culturel, car nous faisions de la sociologie, de la philosophie et des mathématiques appliquées à la musique, mais toujours pas de musique. Je suis donc parti et j’ai essayé de monter petit à petit mon propre studio, avec les problèmes financiers que cela implique.

Au départ j’avais un VCS-3 et un Revox (magnéto) ; quant au dispatching, il était construit à partir d’une boîte à chaussures… En 1970, j’ai eu la chance d’avoir à composer une musique de ballet pour l’Opéra. C’était la première fois que la musique électronique entrait au Palais Garnier. Une occasion, pour moi, de mesurer la profondeur du fossé qui sépare le compositeur du public… Ensuite, j’ai exploré les différentes voies de diffusion, en créant des musiques pour la scène, le ballet, des chansons, des disques, et jusqu’à des « jingles » (ritournelles) pour la publicité.

Avant le synthétiseur, étiez-vous déjà attiré par le traitement des sons ?

Jean-Michel Jarre : oui, depuis longtemps. Je trafiquais les sons, déjà. A l’époque des groupes rock, avec un petit Grundig (magnétophone), grâce auquel je manipulais les signaux en les enregistrant, en les passant à l’envers… J’utilisais également un vieux poste de radio qui me donnait, sur la gamme ondes courtes, des sons purement électroniques ; cela, lorsque j’avais quatorze ou quinze ans.

Aujourd’hui, un amateur de quatorze ans va pouvoir acheter d’emblée un petit synthé. Pensez-vous qu’il va chercher, lui aussi, des sons nouveaux, ou plus simplement se contenter de "jouer", au double sens de ce mot ?

Il y a peut-être là un danger, étant donné qu’avec un synthé et avec tout le folklore qui l’entoure, les gens pensent qu’il suffit de mettre le contact et que « ça » fait de la musique. Ces gens-là risquent fort de ce décourager très vite. Il faut bien dire que le synthé n’est pas un instrument qui permet de jouer n’importe quoi du jour au lendemain.

Découvrir le synthé, cela revient à choisir quel modèle ?

Jean-Michel Jarre : il y a de petits synthés, chez Korg, par exemple, qui sont très bons et pas du tout limités. En ce qui me concerne, mon premier synthétiseur, le VCS3, me sert encore. Ces petits instruments-là sont des instruments de base. Evidemment, la pression commerciale fait que les gens ont parfois tendance à acheter des instruments trop importants… La course aux instruments est dangereuse à toutes les étapes. Il m’arrive personnellement de refuser des instruments qui nécessitent une assimilation trop importante.

Le synthé est-il entré dans les écoles de musique ?

Jean-Michel Jarre : c’est encore une percée très timide et ponctuelle. J’essaie de faire officialiser l’initiative de certains professeurs en ce sens. En Suède et en Finlande, c’est déjà fait, et je sais que dans certaines écoles, Oxygène est au programme… Il y a même des synthés dans les écoles maternelles, comme, aux Etats-Unis, dans les universités.

Comment interpréter ce retard de la France ?

Jean-Michel Jarre : les budgets « musique » sont largement absorbés par des organismes (comme l’Ircam) qui, malgré les sommes d’argent misent à leur disposition par les contribuables, ne se préoccupent pas de l’impact sur le public. Pourtant, ils devraient, dès l’instant où ils sont des services publics, rendre des comptes à la nation. Ce système vicié a eu pour conséquence que, pendant de nombreuses années, il y a eu un mépris total pour les conservatoires et pour tout ce qui venait de province, avec un « parisianisme » intellectuel pesant sur l’enseignement musical. Les professeurs de conservatoire n’étaient même pas reçus à Paris, ils devaient se débrouiller tout seuls.

En province, pour quelqu’un qui veut faire de la musique, il n’y a que la Maison de la culture (Maison pour tous) et le Conservatoire ; aussi, si l’on ne donne pas à ces organismes les moyens d’avoir un peu de matériel, mais qu’on le donne seulement aux chercheurs, on se retrouve à l’époque du Roi Soleil !

Y a-t-il à Paris une école pour apprendre le synthé ?

Jean-Michel Jarre : quelques magasins de musique font un effort dans ce sens. C’est déjà un début. En dehors de cela, il y a des initiatives diverses dans les universités ; mais, pour y accéder, il faut des diplômes…

Alors, que peut faire un débutant qui veut aborder le synthé ?

Jean-Michel Jarre : j’ai travaillé sur une méthode de synthé, et je sais que je ne suis pas le seul. Mais il reste que les gens attirés par l’instrument doivent d’abord s’informer par eux-mêmes, ce qui n’est pas entièrement une mauvaise chose… en attendant méthodes et enseignants.

Le compositeur a-t-il des difficultés à faire admettre le synthétiseur dans l’expression personnelle de son art, notamment dans ses rapports avec les éditeurs ?

Jean-Michel Jarre : certes ! Plus le progrès technologique s’affirme, plus les compositeurs doivent adopter une attitude de guérilleros, artisanale et subversive, dans leurs relations avec l’industrie du disque, qui a trois trains de retard et n’y comprend rien. Pour ma part, j’ai eu la chance d’être dans une petite maison de disques, Dreyfus, où l’on a l’esprit guérillero. Quant aux musiciens sans appui, je leur conseillerais de s’adresser aux studios d’enregistrement ; on y rencontre une foule d’authentiques créateurs, très compétents techniquement, et qui ne demandent pas mieux que de participer à l’élaboration d’une œuvre en aidant le musicien à se « réaliser ». Dans leur genre, ce sont des pionniers.

  par PATRICK MARTIAL (03-2010)



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