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LES QUESTIONS DU CANDIDE



MUSIQUE, FAUSSES NOTES ET PERFECTIONNISME (entretien)

Pourquoi existe-t-il en musique une course au perfectionnisme ?

Le perfectionnisme, c'est la recherche du toujours plus. Cela convient bien à un art comme la musique qui est assujetti aux technologies innovantes... Si l'on se place du côté de l'auditeur, celui-ci est habitué à entendre depuis déjà très longtemps des musiques parfaitement cadrées, méticuleusement mises en place, d'une perfection toute lisse, sans qu'aucune aspérité ne vienne perturber sa délicate oreille. Seules, peut-être, les musiques improvisées seraient en mesure de le surprendre. Encore faudrait-il qu'il soit prêt à accepter cela !


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Le toujours plus du perfectionnisme demande chaque jour plus de moyens pour suivre la cadence. Regardez la télévision, il suffit qu'un magnétoscope ne démarre pas au bon moment pour que le journaliste fasse ses plus plates excuses, comme s'il était responsable des défauts de la machine. Entre l'oreillette et les prompteurs, les gens ne perçoivent plus aucun relais. Le journaliste est transparent. Il faut que tout soit parfait. C'est ça qui compte ! Tout doit se pratiquer dans une transparence totale et qu'importe si cela nous déshumanise. Je sais, c'est de la faute à personne si la course à la technologie a raison des individus et de leurs comportements... mais tout de même !

Pour revenir à la musique, la course à la perfection ne date pas d'aujourd'hui. Du jour où les écritures musicales sont apparues, un sentiment de perfectionnisme a conduit de nombreux musiciens à vouloir se surpasser en créant des œuvres audacieuses et difficiles à exécuter. Les partitions sont à la base de toutes les folies techniques, ne l'oublions pas ! Naturellement, l'éducation musicale a dû s'adapter. Elle est devenue plus exigeante, produisant des méthodes, des études pour ceci ou pour cela, sans oublier de présenter un petit génie quand elle en tenait un dans sa main, simplement pour montrer que c'était la bonne voie, le chemin à suivre.

Pensez-vous que la technique instrumentale puisse nuire à la créativité ?

Oui, si la technique l'emporte sur la créativité. Alors, l'art s'affaiblit. Il doit exister un équilibre. La technique doit être toujours au service de la création et non le contraire... La véritable création n'existe que si l'acte est spontané, quand il est porteur d'idées neuves... Je ne vous apprendrai rien si je vous dis que si l'on veut qu'un art existe et continue d'exister, il faut qu'autour de lui on ne cesse d'inventer, de créer... En d'autres termes, la création c'est la tête et la technique les épaules !

Dans les faits, ce n'est pas toujours le cas !

Parce que la technique est démonstrative et que cela plaît aux gens, même si son utilisation masque parfois des insuffisances, des faiblesses.

C'est-à-dire ?

Cela existe quand la part de créativité disparaît. Les improvisateurs connaissent bien ça. Ils ont alors recours à des artifices techniques. Mais cela existe ailleurs, comme dans le cinéma. Aujourd'hui, les idées nouvelles ne surgissent plus guère et les scénarios épousent le plus souvent des histoires recyclées, conventionnelles. De nombreux films s'enlisent alors dans de la surenchère, à coup d'effets visuels inutiles, de cascades non justifiées, ceci dans le but de masquer la faiblesse des dialogues ou du scénario.

Un autre exemple, la photographie. Les meilleures sont souvent celles qui sont réalisées sans mise en scène, sans préparation méticuleuse. Dans le cas contraire, la photographie devient un art appliqué, une école, un standard esthétique avec ses règles de cadrage, de contre-jour… C'est bien, c'est même très bien, mais rarement surprenant !… Bien sûr, la technique ne peut pas faire de mal, mais à condition qu'elle soit utilisée de façon intelligente, rationnelle. Même à travers la caméra la plus sophistiquée, c'est toujours l'œil qui perçoit quel est le bon moment, quel est le bon angle. L'expérience doit toujours prévaloir.

La technologie musicale n'échappe pas non plus au phénomène... Alors que de nouveaux instruments sortent régulièrement, toujours plus puissant, parfois beaux, utiles ou inutiles, que constate t-on ? Que la créativité regarde derrière-elle ? Qu'elle remonte le temps ? Oui, c'est vrai, les idées se ressourcent trop souvent dans la nostalgie. Elles sont passées à la moulinette et se retrouvent restaurées suivant les canons à la mode, mais sur le fond, quels que soient les outils que l'on utilise, le langage reste le même et le constat continue d'être amer.

Les fausses notes sont souvent considérées en musique comme des faiblesses techniques. Que vous inspirent-elles ?

Les fausses notes sont considérées comme des imperfections techniques parce qu'elles vont à l'encontre de toutes les musiques sophistiquées et des technologies auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui. Nous les condamnons parce qu'elles sont le reflet d'une incompétence à un instant donné, mais aussi, hélas, parce que nous avons une trop haute idée de ce que nous sommes en réalité... Admettre les fausses notes comme un 'mal' nécessaire, ce serait aussi reconnaître nos erreurs. Pourtant, à y réfléchir, d'une imperfection peut se dégager une grande force, un message à l'originalité surprenante. Un manque de technique peut conduire à des notes inattendues d'où surgira une forme de création sonore difficile à imaginer par des voies techniques considérées comme parfaites ou idéales.

Regardez dans le cinéma, il existe des metteurs en scène qui préfèrent la première prise aux suivantes. Pourquoi cela ? Non pas pour des raisons économiques ou par manque de temps, mais simplement parce que la séquence peut contenir dans ses défauts des qualités, une originalité, un ton, une spontanéité difficile à reproduire dans les prises qui suivront. C'est une question de 'feeling'. La surprise devient comme un cadeau envoyé du ciel. En musique, la même chose peut exister, sauf que tout est ici énormément emprisonné, inféodé par des valeurs réductrices et des techniques souvent écrasantes.

Votre discours est surprenant. En total décalage avec notre époque...

Mais quel est le musicien ou l'artiste qui n'a pas eu d'accident de parcours, qui n'a pas joué de fausses notes ? Personnellement, je n'en connais pas. Il juge alors que c'est mal. Son éducation musicale provoque un conflit intérieur entre lui et le "sans faute". Cruel dilemme ! Chaque musicien s'engouffre dans la musique la tête en avant sans trop savoir ce qu'il récoltera, en bien comme en mal. La musique ne s'apprend pas comme un livre ouvert. Heureusement, d'ailleurs !… L'art, pour surprendre, ne doit pas être parfait, sinon il devient ennuyeux... L'accident de parcours est condamné, à défaut d'être condamnable. Pourtant, qu'en serait-il de la musique si elle n'avait pas trouvé sur sa route quelques aventuriers prêt à sortir des sentiers battus ?

Oui, mais quand le musicien se produit sur scène, il ne peut pas s'autoriser à rejouer tel ou tel passage s'il ne le juge pas parfait… Il ne peut pas exister de seconde fois !...

C'est vrai. En musique, il n'existe pas de pardon… Tous les jours, le monde déroule son incohérence, ses contradictions profondes. Il montre ses faiblesses et les machines sont là, en renfort, pour supplanter les insuffisances de ses ambitions. Quant au musicien, il doit jouer sur scène sans filet, sans protection ! Outre le fait qu'il doit être capable de se juger objectivement pour ce qu'il vaut, les spectateurs sanctionnent également, comme pour prendre leur revanche. Les spectateurs sont les yeux, les oreilles et d'anonymes juges…

Si le jeu du musicien consiste à reproduire note à note une œuvre, sans s'autoriser aucune liberté, et que le public s'attend à entendre justement ces notes là, le musicien s'emprisonne de lui-même, puisqu'il n'ose pas franchir ce qui est pour le public condamnable. Il ne lui reste plus que l'interprétation pour trouver un peu d'espace dans son royaume...

Regardez l'acteur de théâtre, il est dans le même cas. Sa marge de liberté avec le texte est très réduite, voire nulle… Si les ligues d'improvisation théâtrale sont nées, c'est pour s'opposer aux dialogues formatés, écrits par avance. Elles repoussent au loin le 'classicisme' des écritures littéraires en ouvrant l'expression théâtrale au quatre vents. Elles vulgarisent la discipline en la rendant moins austère, en fédérant un public plus large. Le théâtre interdisciplinaire donne également l'occasion d'élargir la vision théâtrale. Les mots ne sont plus seuls. La musique, mais également la danse, apportent leur mode d'expression en se mêlant aux mots...

Ce que le jazz a osé faire d'une certaine façon grâce à ses visions avant-gardistes…

Exactement. Car à l'intérieur du jazz, ce n'est pas une musique, mais plusieurs musiques qui cohabitent. Des styles aussi divers que le blues, le rock, les musiques latines ou la chanson partagent un même esprit d'aventure.

S'il existe bien une musique qui a su exploiter les fausses notes, c'est bien le jazz !

Au départ la musique jazz n'était pas très académique, mais le blues encore moins. Pour les Blancs, ce n'étaient ni des musiques primitives ou ethniques, ni des musiques purement intellectuelles. Elles étaient à cheval entre une forme de liberté jusqu'alors inconnue et des connaissances produites par des héritages successifs. C'était un vrai mystère pour ceux qui ne connaissaient pas leur langage. Aussi, personne ou presque ne leur trouvait d'excuses et encore moins des lettres de noblesse, surtout quand des notes inattendues, pour ne pas dire fausses, surgissaient ! Seuls quelques compositeurs classiques avaient pressenti dans ces musiques une grande force. Mais jusqu'à Gershwin, tout cela est resté très anecdotique.

Le jazz et le blues étaient interprétés, le plus souvent, par des musiciens Noirs et autodidactes. On disait que le style d'un bluesman se reconnaissait par les 'fausses notes' qu'il semait… D'ailleurs, le 'blues officiel' n'est-il pas constitué intrinsèquement de notes dissonantes qui sont nés de l'imagination de ses créateurs ?… En tout cas, les soi-disant imperfections et maladresses techniques expliquent, du moins en partie, que les ambitions musicales des Noirs n'aient pas été prises au sérieux par les musiciens Blancs...

Les premiers messages des musiques jazz et blues représentaient aux yeux des Afro-Américains une émancipation dans un univers contrôlé par les Blancs. Ils résonnaient comme un vent de liberté chèrement acquis. C'était le cri de douleur d'un peuple miséreux et bafoué. Aux Etats-Unis, la musique n'échappait pas au racisme. Vous savez, je garde le souvenir d'un ouvrage scolaire français consacré à l'histoire de la musique et dans lequel était décrit en quelques mots ce qu'était le jazz. Cela commençait à peu près comme ça : 'Le jazz est une musique barbare et primitive jouée par des nègres. Né au début du 20e siècle, etc.' L'ouvrage datait du début des années 60. Vous voyez, ce n'est pas si vieux que ça !


Mais le jazz a bien fini par subir 'la loi de l'ordre' ! Une certaine forme de discipline...

Ce qui au départ pour les Blancs était amusement, distraction, est devenu par la suite plus 'sérieux'. Cette vision plus intellectuelle du jazz n'était pas due nécessairement aux musiciens Blancs, car, de toute façon, tôt ou tard, les Noirs auraient fini par les rejoindre sur ce terrain là. Je pense que le basculement intellectuel s'est opéré au moment du be-bop, justement quand les figures légendaires de ce mouvement musical, qui étaient presque toutes des Noirs, transformèrent le jazz de danse d'avant-guerre en une musique de concert… C'était vraiment un pied de nez à la technique académique des Blancs !

Le jazz et le blues avaient une trop grande influence dans la vie sociale des Noirs pour demeurer de simples musiques de divertissement comme l'étaient la valse, le fox-trot ou le charleston pour les Blancs. Le blues, mais surtout le jazz ne pouvaient qu'évoluer. Ils devaient produire des messages à l'intention des Blancs. Entouré de musiciens exigeants et passionnés, le jazz avait d'énormes ambitions au point de devenir au fil des années une musique très riche et très technique. A cause de cela, le charme primesautier du jazz a quelque part disparu. Il lui manque depuis de nombreuses années un petit grain de folie, une spontanéité...

Vous savez, il n'y a là rien d'étonnant. La plupart des jeunes jazzmen d'aujourd'hui apprennent dans des écoles spécialisées à devenir des êtres efficients, habiles et perfectionnistes. Ils rejoignent d'une certaine façon les conservatoires de musique classique dans leur façon d'appréhender la musique et ses connaissances. C'est regrettable, parce que les racines et les évolutions de la musique classique et de la musique jazz n'ont rien en commun, ni sur le fond, ni sur la forme.

Que faudrait-il faire alors… justement ?

En musique, il faut prendre des risques jusqu'à ce que les idées s'estompent d'elles-mêmes. Ce n'est pas une question de niveau, mais une question d'attitude. Celui qui, comme moi, ressent le besoin de créer doit le faire, même si c'est maladroit. Il faut désacraliser le perfectionnisme, le sans faute, car c'est un frein à la créativité. La création devrait être pour le musicien un objectif, si ce n'est une priorité. Il n'est jamais bon de court-circuiter ses idées, même quand les raisons d'y renoncer sont louables. Il ne faut pas, non plus, mettre de côté ses influences, ses envies, sous prétexte qu'aux yeux des autres elles n'ont pas de véritables valeurs. Si vous aimez la musique contemporaine, allez-y ! Si vous aimez la musique baroque, allez-y ! Ce n'est pas le style qui est important, mais seulement le rapport qui vous lie à sa pratique. En oubliant la relation affective, c'est votre dimension artistique qui y perdra !

Il ne faut pas non plus que la musique s'habille de regrets éternels. Si, pour vous sentir bien avec elle, vous devez atteindre des niveaux techniques supérieurs, alors faites-le ! Mais jamais pour ressembler à un autre, jamais pour épater, simplement en restant vous-même, sans que la musique devienne une compétition, comme le serai un sport de haut niveau. Si la pratique musicale réclame une certaine discipline pour obtenir des résultats, elle demeure à la base un art et non un numéro de haute voltige. Autour de moi, j'ai trop vu de musiciens se perdre en tentant ce genre d'aventure !

Souvent, le fait de jouer une œuvre sans fausses notes implique l'idée selon laquelle le côté insurmontable, le côté technique, symbolise une grande efficacité, une maîtrise de soi…

C'est en partie exact ! Mais justement, comme énoncé dans votre phrase, cela symbolise ! Ce n'est que le reflet d'une réussite à un moment donné, comme pour un examen. D'ailleurs, quand la pratique musicale a intronisé les examens et autres concours comme le reflet d'une capacité, d'un savoir ou d'un acquis, si elle a mis sur un piédestal la technique et la performance, elle a en même temps amoindri, sinon détruit, la spontanéité créatrice de l'artiste. C'est un peu comme si face à la loi du nombre, il devait exister une sélection obligatoire répondant à certains critères pour que les arts continuent à exister de façon naturelle et libre… Je pense alors à Bach, Mozart et à tant d'autres. Se seraient-ils contentés de n'être que des interprètes, de vivre la musique sans improviser, sans créer ? Je ne le pense pas. Mais pour moi, le plus malheureux, c'est de me sentir obligé de citer Bach ou Mozart pour démontrer finalement, qu'il y a quelques siècles, les musiciens savaient peut-être mieux qu'aujourd'hui exploiter tout leur potentiel créatif.


Entretien réalisé auprès d'Elian Jougla par P. Martial - 03/2012


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