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Portail sur la musique et les claviers modernes : piano, synthétiseur et orgue.

LES QUESTIONS DU CANDIDE



IMPROVISER AU PIANO DANS LES RÈGLES DE L'ART


ENTRETIEN AUTOUR DE L'IMPROVISATION


Qu'est-ce que l'improvisation ?

Le mot en lui-même résonne mal à mon oreille, car l'improvisation musicale telle qu'on la conçoit ne consiste pas à faire n'importe quoi à la légère, en alignant des notes sans consistance. Le plus souvent, le musicien apprend l'improvisation comme on apprend une théorie, un savoir quelconque. Bref, l'intellect musical faisant son chemin, il est venu voir s'il pouvait dans ce domaine, comme dans d'autres, trouver sa place.

Et il l'a trouvée ?


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Bien sûr. Il est toujours possible d'établir des codes, des règles, des lois et c'est l'harmonie qui, en principe, se charge de cette tâche. Malheureusement, l'intellect a développé chez de nombreux musiciens de jazz comme chez ceux du rock, des attitudes qui les éloignent souvent des fondations même de l'art improvisé. Véritables puits de science, certains d'entre eux sont capables de se lancer dans des développements théoriques aux visions futuristes plus ou moins réalistes.

Il existe des musiciens qui sont capables d'aligner des notes en modulant sur plusieurs tonalités tout en combinant plusieurs modes d'origines diverses. Bien sûr, cela ne peut se faire qu'en y consacrant énormément de temps… mais, pour certains, c'est comme une sorte de dévotion au culte du perfectionnement et de la performance. Cependant, le résultat de cette connaissance et de cette pratique, même si elle permet d'éviter certains pièges d'harmonie, de régler une improvisation comme du papier à musique, ne fait pas forcément du musicien un improvisateur. Il en résulte parfois un résultat sonore ennuyeux, parce que trop technique, trop cousu de fil blanc ou trop propre.

Où se situe alors l'improvisation, si la connaissance ne permet pas d'aboutir ?

En musique improvisée, il faut faire preuve de beaucoup de réserve comme d'humilité. Je ne prétends pas que la connaissance ou la pratique technique soit un frein à l'épanouissement de l'individu, mais il ne faut pas qu'elles prennent une place trop importante. Il doit exister un équilibre entre le savoir, l'acquis et l'instinct. Ceux qui ont fait avancer l'histoire de la musique improvisée ont pour la plupart possédé cet équilibre. Il faut donc laisser de la place pour que le naturel ne soit pas écrasé ou mis de côté.

Ce que je vais dire peut surprendre, mais il vaut mieux jouer une fausse note, commettre une maladresse harmonique, et oser quelque chose, plutôt que de se placer dans un chemin sans ornières et rendre le discours trop convenu et ennuyeux… sans oublier que dans ce dernier cas, on aura toutes les chances de s'ennuyer soi-même !

On ne peut tout de même pas applaudir aux fausses notes !

À y regarder d'un peu plus près, ne pourrait-on pas qualifier les notes blues, comme étant des fausses notes ?… La base même de l'improvisation repose sur une prise de risque. L'accident de parcours doit pouvoir exister, même s'il n'est pas désiré. Pour l'improvisateur, ce que je viens de dire ne doit pas être analysé comme une contradiction, mais comme une mise en condition 'sine qua non'. Nous ne sommes pas des machines parfaites, alors pourquoi toujours condamner la fausse note ou le mauvais empressement à vouloir toujours bien faire ?

Le musicien de jazz d'hier commettait parfois des erreurs que, bien-sûr, les musiciens classiques s'empressaient de faire remarquer. Comme de surcroît, il ne présentait jamais les morceaux de la même façon, la véritable vocation de la musique improvisée jazz n'était pas toujours comprise par les puristes de la musique appliquée. De plus, comme à ses débuts, les errances musicales du jazz étaient commises la plupart du temps par des musiciens de couleur, il n'en fallait pas plus pour amoindrir la portée musicale de l'improvisation.


L'IMPROVISATION JAZZ VUE PAR LES BLANCS

Si le jazz s'est imposé comme étant le courant majeur de la musique improvisée, ce n'est certainement pas un hasard ?

Avant la seconde guerre mondiale, quand le jazz est devenu une musique populaire auprès des blancs, il allait de soit, qu'un jour ou l'autre, on canalise sous une forme intellectuelle sa pratique. Il n'était pas pensable que les orchestres de blancs et plus tard les big bands universitaires s'en remettent au bon vouloir de chacun. La musique des blancs a toujours voulu montrer sa supériorité artistique par l'ordre, la discipline et le savoir. La musique des noirs, c'était drôle, entraînant, mais finalement pas très sérieux. Ainsi, lorsque les musiciens blancs décidèrent d'organiser ce qui était au départ une musique de nègre ou de sauvage en musique 'acceptable', ils signalèrent leur différence d'approche esthétique en cadrant le rythme, en réglant les envolées harmoniques à coup d'arrangements sophistiqués.

Le chef d'orchestre Glenn Miller est, à ce point de vue-là, un bon exemple, quand il a épuré, rajouté, testé pendant des années différentes combinaisons sonores afin d'obtenir le bon dosage. C'était à celui qui donnerait à ses arrangements une couleur unique et reconnaissable. On peut légitimement, et sans faire de fausses notes, considérer son 'In the mood' comme étant le morceau de jazz le plus représentatif des orchestres blancs d'avant-guerre.

Après la seconde guerre mondiale, les grands orchestres de jazz finissent par maigrir pour devenir populaire sous la forme de quintette, quartette… le be-bop arrive et l'ère du jazz dit 'moderne' démarre… Mais quelle que soit sa forme ou son style, le jazz ne doit sa position d'ambassadeur de l'improvisation que parce qu'à la base, il détient une véritable force intérieure, une certaine vérité et authenticité musicale.

Les pères fondateurs étaient souvent des musiciens autodidactes, brillants, inventifs et pleins de vie, bien loin de l'image courante du jazzman en vogue d'aujourd'hui ! Leur création reposait sur le développement d'une technique dont les contours n'étaient pas toujours bien définis… mais était-ce là le plus important ?

Ils développaient leur style en s'appuyant sur un autre style et ainsi de suite, par héritages successifs. Le travail à l'oreille en était le pivot central et les influences ne s'apprenaient pas dans les manuels scolaires. L'apprentissage du musicien se faisait le plus souvent sur le tas… d'ailleurs, il n'existait pas d'école jazz, et quand bien même, auraient-ils suivi leur enseignement ? Le jazzman ne pouvait exister qu'à travers des coups de cœur, des chocs affectifs capables de stimuler son instinct, ses réflexes. L'école du jazz s'apprenait au contact des autres, dans un cadre limité où chacun écoutait l'autre avec le plus souvent beaucoup d'admiration. Le jazzman développait son savoir, comme ses idées, sans embarrasser son esprit de codes et d'exercices appliqués. Il allait droit au but et c'est peut-être pour ces raisons là que la musique jazz a connu autant de créativité, de virages musicaux en quelques décennies.

À vous écouter, j'ai le sentiment que les jazzmen d'aujourd'hui sont très différents de leurs ancêtres…

Je ne remets pas en cause l'amour du jazz qu'éprouvent ceux qui le pratiquent, ni non plus une forme de trahison d'un certain jazz à leur encontre, mais simplement un goût du risque qui a sensiblement disparu. Une certaine folie qui permettait la transcendance. Aujourd'hui, essayez d'entendre des fausses notes lors d'un concert… vous n'en aurez certainement pas… les fausses notes se font rares ! Tout est propre, nickel, sans mauvaises surprises, mais sans bonnes, également !

Depuis les années 60/70 et l'avènement de la musique pop et jazz-rock, toute une génération de musiciens ont développé des procédés harmoniques sans faille, jusqu'à produire une musique techniquement réfléchie, brillante, mais souvent ennuyeuse à force d'être mécanique, stéréotypée.

Depuis les années 40/50 des écoles de jazz ont vu le jour aux États-Unis, avec la volonté d'enseigner le jazz comme n'importe quelle autre matière artistique (ndlr : en France, il faudra attendre les années 70 pour qu'émergent les premières écoles). Certaines sont devenues internationalement célèbres, comme l'école de Berklee. Cependant, à force de vouloir apporter une image 'respectable' au jazz, celui-ci s'est considérablement intellectualisé et en retour a formaté son discours. Le langage est devenu plus cérébral, pour ne pas dire tortueux, et a perdu de sa spontanéité. Les grandes écoles produisent de jeunes musiciens brillants, mais quelque part trop 'gentils' ou trop soucieux de bien faire.

D'autre part, que doit-on attendre des écoles de jazz ? Un renouveau, un appel d'air... j'en doute ! Bien-sûr, sur la quantité, quelques-uns passeront à travers les mailles du filet, mais finalement le devront-ils à leur propre autonomie ou à leur sage asservissement ?


ENSEIGNER L'IMPROVISATION

Alors que faut-il faire pour enseigner correctement l'improvisation ?

L'improvisation est toujours reliée à la personnalité. Elle en est indissociable et ne peut avoir un résultat optimisé qu'à condition que le facteur humain soit pris en compte. L'improvisation est la matière musicale la plus difficile à enseigner, surtout quand on essaye de transmettre ses valeurs en dehors de ses supports conventionnels que sont l'écriture musicale et l'harmonie.

De plus, l'improvisation est certainement la discipline la plus 'charnelle' du musicien. Lors d'un solo, le physique participe tout autant que la pensée. Les sensibilités du corps et de l'esprit sont actives à chaque note émise… Le musicien doit s'extérioriser, se mettre en avant, s'affronter tout en affrontant les autres… son premier juge étant souvent son professeur lors des cours... C'est certainement dans l'improvisation que l'on doute le plus de soi et de ses capacités. Seul l'autodidacte qui a grandi avec, possède un jeu induit capable de trouver les voies de la libération intérieure. Toutefois, son handicap est d'être parfois maladroit quand sa technique s'est développée de façon empirique et anarchique.

En tant qu'enseignant, j'ai le souvenir d'avoir rencontré un pianiste qui, ne manquant pas de technique, voulait connaître les rudiments de l'improvisation. Pour moi, le plus difficile n'a pas été de transmettre les connaissances, mais de trouver les moyens pour qu'il ose se lancer. En face à moi, j'avais un pianiste capable de jouer une œuvre de Chopin à la perfection, mais incapable d'aligner quelques notes émanant de lui. Cet exemple n'a pas été le seul et j'ai connu bien d'autres cas aussi étonnant !

Cela démontre que l'improvisation n'est pas une technique, mais un état d'esprit en relation avec la connaissance de soi. Une fois de plus, la technique n'est qu'un moyen. Elle ne pourra aider que celui qui a déjà placé son esprit, son cœur et son estime personnelle dans la balance. Alors, il pourra oser entreprendre pour ensuite se libérer grâce à la technique.

En improvisation, peut-on parler de don ?

Je ne crois pas, ou alors, il faut considérer la liberté comme un langage qui se traduirait en jazz par un don ! (rires...) Plus sérieusement, la plupart des grands improvisateurs sont avant tout des 'bosseurs', travaillant sans cesse, se remettant en cause pour prendre de nouvelles directions... et comme je le dis souvent à mes élèves, si vous souhaitez devenir un bon jazzman… travaillez énormément jusqu'à plus soif… mangez jazz et couchez-vous jazz ;-)))

En improvisation, ce qui est essentiel, n'est pas proportionnel à la quantité de notes jouées, ni à leur vitesse d'exécution… et pas davantage lorsqu'un musicien reproduit un enchaînement d'accords très fouillé qui sert son ego. Non… mais par contre, la véritable qualité de l'improvisation ne naîtra que si le jeu de l'instrumentiste fait ressortir toute l'émotion contenue. Ainsi, donnera-t-il plus de poids et de crédibilité à son improvisation si sa part d'authenticité n'est pas trop entachée d'exercices techniques appliqués.

Les amateurs de jazz savent que la grandeur d'un improvisateur tient dans sa capacité à repousser ses limites, à remettre en question ses constructions harmoniques ou autres ; que c'est en agissant ainsi qu'il peut continuer à surprendre, à étonner…

C'est donc dans cette remise en cause permanente que se trouvent les véritables valeurs de l'improvisation ?

Oui. Aussi, quand surviennent les moments de faiblesses, quand l'inspiration n'est pas là, les musiciens ont recours au 'système D'. Ils utilisent des effets techniques, des 'gimmicks', tout ce que l'expérience de terrain leur a apporté.

Et cela arrive souvent ?

Oui, parce qu'improviser en se renouvelant sans cesse, c'est placer la barre très, très haut !

Vous parliez tout à l'heure d'exercices techniques appliqués, que faut-il comprendre ?

Comme il existe en musique classique, des méthodes, des études, des exercices techniques, les musiciens de jazz ont voulu faire la même chose, mais appliquée au jazz. Ainsi, petit à petit, des ouvrages plus ou moins bien conçus ont vu le jour, cherchant à résoudre les difficultés techniques rencontrées par les différentes écoles de jazz : hot, swing, bop, rythmes ternaires, rythmes binaires…

Que ce soit à travers l'harmonie, avec l'étude des modes et des cadences, à travers le relevé d'improvisation ou d'exercices typiquement techniques, comme le développement d'arpèges en tierce ou de gammes typiques, blues ou autres, tout ou presque a aujourd'hui été décortiqué et analysé par un discours pondéré à travers de nombreux ouvrages. D'Oscar Peterson, en passant par Chick Corea, les pianistes professionnels sont nombreux à avoir écrit des pièces à l'intention d'autres pianistes moins 'talentueux'… sans oublier ceux qui participent activement à l'élaboration de master class. Leur présence, à défaut d'être toujours efficace, sert parfois de 'prête-nom' pour des écoles en recherche de notoriété ; la venue d'un grand batteur, d'un grand bassiste ou d'un grand pianiste étant un atout non négligeable !

Est-ce qu'une personne toute seule peut se débrouiller si elle a en sa possession quelques ouvrages de référence dans le domaine de la musique jazz ?

Question difficile, car elle laisse planer de nombreuses hypothèses !… Généralement l'approche pédagogique des ouvrages jazz est difficile, car elle s'adresse rarement à des musiciens débutants. Dans le cas où un livre expliquerait les bases, comme la construction des accords, bien souvent les auteurs ne s'étalent pas longtemps et les explications prennent alors des allures très spartiates. Les ouvrages jazz sont souvent très ou trop techniques. Ils abordent rarement l'aspect constructif de l'improvisation… telles les phases d'introduction, de développement, de réflexion ou de conclusion. Ce ne sont que des développements de connaissances avec parfois à la clef des exemples écrits accompagnés d'extraits sonores, mais qui, dans la pratique, se révèlent le plus souvent insuffisant.

Dans la majorité des livres, le candide ne suivra pas. Mieux vaut auparavant posséder quelques bases théoriques, une culture jazz, en écoutant beaucoup de disques d'auteurs divers, une pratique instrumentale et connaître de façon précise les objectifs que l'on souhaite atteindre.

Étant moi-même en possession de plusieurs livres pédagogiques spécialisés dans le jazz, je suis confronté soit à la langue de Shakespeare, ce qui n'arrange rien, soit à une succession de schémas techniques, aussi froids qu'indigestes, soit en face de phrases improvisées, sans autre commentaire. Dès lors, il est facile de comprendre que l'objectif de la plupart des ouvrages ou méthodes est de s'appuyer avant tout sur de la démonstration technique, pure et dure. Rarement, des contre-exemples salutaires, qui permettraient de mieux appréhender un langage musical parfois obscur, ne sont là pour vous venir en aide.


À SUIVRE... APPRENDRE L'IMPROVISATION ET SON LANGAGE - 2e partie