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ANALYSE MUSICALE



QUAND JACQUES LOUSSIER REVISITE ERIK SATIE

Retour sur l’exercice délicat de l’adaptation classique en jazz. Dans ce domaine, un nom se détache : Jacques Loussier. Véritable orfèvre en la matière, une grande partie de sa carrière est dédiée à ce jazz qui s'instruit à l'écoute du classique, mais que certains puristes et mélomanes dénoncent comme étant un sacrilège. En musique, le mélange des genres a toujours fait couler beaucoup d’encre, mais cela n’a jamais empêché Jacques Loussier d’asseoir une carrière internationale depuis un demi-siècle !


DE BACH À SATIE

Ce qui peut sembler étonnant chez un musicien comme Jacques Loussier, c’est sa fidélité au répertoire classique. Jamais lassé, toujours prêt à affronter des concerts qui le conduisent un peu partout sur la planète, l’octogénaire ne s’est pas contenté d’asseoir sa carrière sur de simples adaptations d’œuvres classiques en jazz. Pour lui, l’aventure a commencé il y a plus de 50 ans en composant de nombreuses musiques de séries pour la télévision, des musiques de pub ou encore en étant un arrangeur à l’époque des Yéyés. (lire Jacques Loussier, Bach and Co).


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Côté adaptation classique, Loussier a toujours fait honneur à Jean-Sébastien Bach. Toutefois, peut-être par goût de l’aventure et d’audace (voire d'humour : L'art de jouer faux au piano), le pianiste n’a pas fermé la porte à d’autres grands dramaturges et héroïques compositeurs dit « classiques ». Vivaldi, Chopin, Ravel et Satie seront testés en appliquant la formule magique qui lui a si souvent réussie, celle du trio piano/contrebasse/batterie.

Ce qui peut paraître comme une évidence avec le répertoire de Bach, dont le « swing sous-jacent » a souvent accaparé l’attention de nombreux musiciens de jazz et même de rock, trouve avec le compositeur Erik Satie un écho totalement différent.

Chez Satie, l’écriture parfois tortueuse, aux chemins parfois imprévisibles, -  bien éloigné des constructions « mathématiques » de Bach -, se joue avec délectation de l’espace temps en produisant ici ou là quelques brèves histoires d’accords suspendus et d’arpèges redondants. De ces moments incantatoires, le pianiste qui pratique comme le public qui écoute ne retiennent hélas du compositeur que les Gymnopédies et autres Gnossiennes. Pourtant, Satie a composé bien d’autres œuvres passionnantes pour piano qui mériteraient de figurer dans le "Top Ten" de la musique classique.

Côté jazz, la place pour une musique qui se voudrait swinguante est de toute évidence absente, sauf bien sûr à cadencer d’une façon plus ou moins métronomique les quelques accords qui habillent le répertoire du compositeur. Cet exercice difficile ne pouvait réussir qu’à travers une longue expérience en la matière, et Jacques Loussier semblait tout désigné pour relever un tel défi.

Pour le public qui connaît le jazzman « traducteur » de Bach, son rapprochement avec Satie pourrait en surprendre plus d’un. Mais pour ce musicien qui a traversé bien des styles, des époques et des écueils, il s’agissait d’un challenge qui, sur le fond, se relevait encore plus périlleux que l'adaptation de la musique baroque de Vivaldi parue l'année précédente (Jacques Loussier plays Vivaldi – 1997). Jacques Loussier : « Je me suis aperçu à cette occasion, après plus de trente ans de fidélité à Bach, que je suis un compositeur qui aime faire de la musique en m’appuyant sur un matériel déjà composé, mais que je n’aime pas suivre ce qui est déjà écrit. Je peux très bien écouter Vivaldi, Schumann ou Satie joués tels que les partitions l’exigent, ça me plait aussi, mais j’ai un vice : en faire autre chose… Satie est un musicien un peu marginal du début du siècle, dont la plupart des œuvres sont tombés dans l’oubli, mais dont on parle beaucoup. »

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Un bref passage réharmonisé par Jacques Loussier de la première Gymnopédie.

JACQUES LOUSSIER - GYMNOPÉDIE N°1 (seconde variation)

DANS L'UNIVERS D'UNE GYMNOPÉDIE OU D'UNE GNOSSIENNE

Sur son disque consacré à Satie, Loussier reprend ce qui constitue la référence pour le public, à savoir les Gnossiennes et les Gymnopédies. Le choix est délibéré. « Je me suis plus intéressé aux morceaux connus du grand public. Pour cet album, je me suis limité à la première Gymnopédie – les deux autres n’en étant que des déclinaisons, harmoniquement et métriquement. ». A l'intérieur du disque Satie on trouve quatre variantes de la première Gymnopédie en plus des Gnossiennes et des Nouvelles Gnossiennes composées plus tard.

Jamais dans l’imitation pure, dans la facilité d’un style qui au demeurant remet en question bien des certitudes – il suffit, si on est pianiste, d’essayer pour s’en rendre compte –, les variantes imaginées par Jacques Loussier sont de réelles reconstructions au même titre que celles que l'on trouve en musique classique. Certes, l’ensemble du disque possède une énergie totalement différente, globalement moins enlevée que dans ceux consacrés à Bach, mais le phrasé jazz, la réharmonisation ne cessent de courir de plage en plage (Jacques Loussier ne cache pas ses références à Debussy ou à John Lewis). « J’ai travaillé de la même façon que pour les Quatre saisons. Tout était sur le papier. Une fois le mixage fini, je me suis retrouvé avec un objet bizarre ; je ne m’attendais pas du tout à ce résultat, à vrai dire ! Je trouvais ça un peu trop évanescent, léger, loin de ce que j’obtiens d’habitude avec Bach ou Vivaldi, et surtout parfaitement contraire à mon éthique et mon approche habituelle de la musique, fondée sur l’énergie, la percussion, les cassures du rythme… Telle quelle, la bande a pourtant plu aux américains, et j’ai donc laissé sortir le CD. »

Que ce soit à travers les différentes Gymnopédies et Gnossiennes, Jacques Loussier parvient à créer un univers sonore délicat et savoureux. Les deux musiciens accompagnateurs, André Arpino à la batterie et Benoît Dunoyer de Ségonzac à la contrebasse, intègrent parfaitement l’esprit musical voulu par le pianiste, tout en nuance, finesse et retenu. Les re-créations jazz des œuvres célèbres d’Erik Satie respectent autant que possible la ligne mélodique originelle, même si sur certains passages la métrique est détournée à l'avantage de la libre adaptation en passant d’un trois temps à quatre temps.

Se procurer le disque sur Amazone :
JACQUES LOUSSIER TRIO - SATIE

  par ELIAN JOUGLA