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INFO



JACQUES LOUSSIER, BACH AND Co

Jacques Loussier est un pianiste compositeur, connu pour ses adaptations d’œuvres classiques en jazz. A l’époque où le style “yéyé” inondait les ondes des radios de leurs chansons insipides, Jacques Loussier est apparu comme un artiste à contre-courant, capable de produire une musique aussi séduisante que dérangeante. Certes, de nos jours, son style musical est reconnu et identifiable dès les premières notes (le trio Jacques Loussier est une référence dans la musique classique arrangée en jazz)… mais en 1959, quand l’artiste ose franchir les frontières de l’interdit en s’attaquant aux œuvres classiques , il prend un très gros risque… celui d’être ridicule ou prétentieux.


MAIS QUI EST JACQUES LOUSSIER ?


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A cette époque, même si le musicien possède déjà de l’expérience, la musique classique est un bastion ardemment défendu. Le musicien jazz qui transgresse une œuvre classique sans posséder une bonne dose de talent, d’originalité et de technique, a toute les chances de lever un bouclier de protestations et de critiques ; d’autant plus, que la musique jazz est encore considérée dans les manuels comme une musique de second plan (bien que Gershwin, Stravinsky et bien d’autres aient déjà cherché à s’attaquer à ses sonorités). Quant à l’amateur de musique, il considère généralement le jazz, non pas comme une musique savante, mais comme une musique légère, une musique de divertissement.

Jacques Loussier, en artiste habile, trouve la parade : respecter la partition jusqu’au moment libératoire ; quand la pulsion ternaire et l’improvisation prennent place. Cette approche alors inédite ne va pas le desservir, mais au contraire lui permettre d’ouvrir la voie à une certaine forme de modernité, un nouvel équilibre sonore navigant entre contrainte et liberté ; une musique risquée, mais résolument tournée vers l’avenir.



L’AVENTURE JEAN-SEBASTIEN BACH/JACQUES LOUSSIER

Spécialiste de Jean-Sébastien Bach sauce jazz, on oublie que l’artiste s’est essayé à d’autres compositeurs classiques, notamment Vivaldi, Debussy, Satie et Mozart. Toutefois, Bach reste pour la plupart de ses fans, le compositeur de référence… Jacques Loussier : “Je me suis toujours un peu amusé à faire des improvisations sur la musique de Jean-Sébastien Bach à l’époque où j’étais au conservatoire. Il y a des gens qui ont apprécié et d’autres qui n’ont pas aimé. A l’époque cela a été une surprise assez importante. Il y avait vraiment quelque chose d’intéressant là-dedans et de très grand.

Jean-Sébastien Bach est un compositeur “moderne”. Le développement de ses harmonies, de ses dissonances déguisées qui, sous un autre apparat, aurait fait scandale, a placé le compositeur allemand aux avant-postes de la création moderne. Jacques Loussier n’est pas le seul à avoir succombé au plaisir de “tordre le cou” à ses fugues ou à ses cantates. Quelques années plus tard, des musiciens venant du jazz (Keith Jarrett) ou du rock (Rick Van Der Linden, Keith Emerson) trouveront également chez Jean-Sébastien Bach, l’inspiration et l’énergie capable de transcender leur personnalité.

Mais Bach serait-il le seul compositeur à prétendre posséder une position de “moderniste” avant date ?

Au 17e et 18e siècle, certainement !…

Je me doute que cette réponse, si affirmative, peut avoir quelque chose de révoltant pour ceux qui voient chez d’autres compositeurs, tels Mozart ou Wagner, des précurseurs à une nouvelle forme de langage musical. Pourtant, il suffit de pencher l’oreille ou d’analyser quelques œuvres pour se rendre compte que la personnalité de ses compositions ont une place à part dans l’histoire de la musique.

Certes, on peut arranger, adapter une œuvre de Mozart ou de Beethoven façon jazz, mais Jean-Sébastien Bach possède un pouvoir de séduction supérieur qui ne provient pas uniquement de l’utilisation de ses harmonies, mais également, au regard du musicien contemporain que je suis, du côté “swing” de ses écritures. On peut imaginer cette transformation de jeu en écoutant les préludes et les fugues. Il suffit de décaler imperceptiblement en avant du temps les croches du premier prélude en do (vous savez, celui qui sert d’accompagnement de l’Ave Maria de Gounod, si souvent mis à toutes les sauces) pour que la magie opère. Mais revenons à Jacques Loussier…

Sans vouloir me ranger au côté de Glenn Gould, qui trouvait dans l’album Play Bach une bonne façon de faire revivre le compositeur allemand, on ne peut nier que Jean-Sébastien Bach a bien servi Jacques Loussier. En faisant swinguer sa musique, son serviteur a trouvé là un moyen d’asseoir sa carrière de façon durable (plus de 50 ans). Sa carrière artistique a été jalonnée de milliers de concerts, et la vente de plusieurs millions de disques a démontré que sa popularité était justifiée et méritée… Finalement, tout en continuant son travail de créateur et de chercheur, le pianiste a prouvé que l’existence d’un “troisième courant” musical, consacrant le mélange des genres, pouvait exister.

Que les mélomanes classiques sachent bien qu’en dehors de toute trahison de l’œuvre et du style, l’adaptation et la performance artistique d’une telle musique ne sont pas à la portée de tous ! D’ailleurs, parmi ces artistes aventuriers de la musique classique mise à la sauce “pop” ou jazz, rares sont ceux qui ont été capables, des années après, de laisser des traces encore visibles de leur passage.

En assertion de ces propos, Loussier conserve une certaine sagesse et relativise l’importance de son travail… Jacques Loussier : “Je prends un papier avec des lignes et je mets des notes dessus. Tous les compositeurs font la même chose depuis des milliers d’années. On a une idée, on l’écrit et on fait les arrangements qui vont avec.




JACQUES LOUSSIER « PLAY BACH »

Play Bach est le fameux disque qui a lancé la carrière de Jacques Loussier. Son enregistrement date de 1959 (aujourd’hui, le disque comptabilise plus de 6 millions d’exemplaires vendus). Cette galette sonore va être le point de départ et la carte d’identité artistique du pianiste pendant de nombreuses années.

Jacques Loussier est un musicien fidèle et lorsqu’il trouve l’équilibre sonore, la communication qui fait “swing”, il ne la lâche pas facilement. Ainsi, Christian Garros à la batterie et Pierre Michelot à la contrebasse deviendront ses complices pour l’enregistrement du disque, mais également pendant les premières années de sa nouvelle carrière.

Nouvelle carrière ? Oui, car auparavant, avant que le succès ne lui tende les bras, l’artiste fera un détour du côté du music-hall où il deviendra accompagnateur de nombreux artistes… Jacques Loussier : “J’ai accompagné Aznavour, Catherine Sauvage, Léo Ferré. J’ai fait beaucoup de choses au début de ma carrière. C’était surtout le moyen de gagner sa vie. J’ai également travaillé sur des orchestrations, lors de séances d’enregistrement pour des compagnies de disques.” (celui ou celle qui a conservé ses vieux 45 tours de la période “yéyé” remarquera au dos de la pochette le nom de Jacques Loussier y figurer souvent en petit).


JACQUES LOUSSIER, LA TÉLÉVISION ET LE CINÉMA

Armé de sa popularité grandissante, la télévision et le cinéma font appel à ses services durant les années 60 et 70… Jacques Loussier : “Dans les années 60, j’ai collaboré avec Jean-Pierre Melville pour Le Doulos, Jacques Cardiff pour Dark of the Sun et Michel Audiart sur Une veuve en or. J’ai aussi composé quelques génériques comme Thierry La Fronde, Rocambole, Vidocq et Rouletabille. Depuis 1959, jusqu’à il y a un an (2006), j’ai dû en faire une cinquantaine entre les feuilletons et les téléfilms.

La B.O. de “Les nouvelles aventures de Vidocq” est un bon exemple. Outre la qualité mélodique du thème principal, le compositeur a fait appel à un clavecin pour l’illustrer. Ce choix délibéré n’est pas anodin. La sonorité du clavecin plonge le spectateur dans le passé (l’action se passe au 19e siècle) ; cependant le style de la composition, avec un pied dans le classique et un autre dans le jazz, apporte le cachet nécessaire pour que la B.O. ne devienne pas une musique ordinaire, sans saveur. C’est donc bien vu de la part du compositeur (il faut se souvenir que durant les années 60/70, le croisement d’idées et les prises de risques étaient bien plus vivaces à la télévision que de nos jours !).

Jacques Loussier a donc provoqué et c’est en provoquant qu’il a attiré le regard des cinéastes. Les publicitaires verront également dans la force et la singularité de son talent artistique, un certain pouvoir musical communicatif. Le porte flambeau musical d’une publicité pour EDF se traduira par Pulsion ; une musique constituée seulement d’un piano et d’une batterie. Tout le disque sera construit ainsi, sur cette ossature où le rythme pur, si ce n’est brut, fera loi, laissant aux arpèges, leurs dessins harmoniques.

Pourtant austère au premier abord, le disque Pulsion se vend bien… Jacques Loussier : “C’est devenu un style musical que j’ai retravaillé et avec lequel j’ai eu beaucoup de succès. Pas autant que Play Bach, bien sûr, mais dans le domaine de la publicité, c’est un thème qui a beaucoup marqué.“. Par la suite, le monde du film animalier fera appel à ses services (récemment, il a écrit la musique du film Le peuple singe de Jacques Perrin). Jacques Loussier serait bien incapable d’énumérer tous les films, les courts-métrages auxquels il a participé ; estimant lui-même en avoir écrit plus d’une centaine.



LE STUDIO MIRAVAL

Si les tournées internationales servent à asseoir la carrière et la popularité d’un artiste, elles ont leurs revers : celui de voir disparaître progressivement l’aura de l’artiste dans le pays qui l’a lancé. Jacques Loussier n’a pas échappé à cette évidence quand ses séjours sur le sol français se sont espacés…

Jacques Loussier : “C’est un problème de circonstances. J’ai tout de suite été demandé à l’étranger et une fois que l’on a pris ces habitudes, difficile d’en changer. Le Japon, la Corée, la Nouvelle Zélande, l’Allemagne, Singapour, ça marche très bien là-bas… J’ai du faire 3000 concerts dans ma carrière, peut être même un peu plus. Pour moi, c’est toujours une grande joie de jouer en trio et de se donner en public. André Arpino me suit à la batterie depuis 22 ans et Benoît Dunoyer de Segonzac à la contrebasse depuis neuf. C’est toujours aussi vivant et les improvisations changent tout le temps.

Pour faire volte face, Loussier s’engage alors dans la production et part s’installer dans le Var où il construit le studio Miraval… Jacques Loussier : “C’était un outil de valeur internationale. On a eu plus de 70 grandes vedettes y compris les Pink Floyd. J’ai assisté à l’enregistrement de The Wall. C’était une ambiance extraordinaire. L’après-midi, je jouais au tennis avec Roger Waters et lui chantait le soir. On ne travaillait pas beaucoup le jazz. C’étaient surtout des groupes comme Yes, AC/DC, Sting. On a eu pratiquement tout le monde, sauf les Rolling Stones.



JACQUES LOUSSIER, MOZART, VIVALDI ET COMPAGNIE

Dans les années 90, pour ouvrir son répertoire à d’autres compositeurs (bien que l’œuvre de Jean-Sébastien Bach soit immense, elle a quand même ses propres limites), Jacques Loussier, toujours fidèle à ses adaptations classiques en jazz, franchit le pas en s’attaquant à Vivaldi, un compositeur “cousin” de l’ami Bach. Aujourd’hui, Vivaldi est un véritable héros de la musique baroque. Le choix est donc tout trouvé lorsqu’il revisite Les Quatres Saisons (1997).

Ensuite, c’est au tour d’Erik Satie. Les Gymnopédies et les Gnossiennes sont bien entendu au programme. Quant à Maurice Ravel et son éternel Boléro, il fallait s’appeler Jacques Loussier pour oser s’en prendre à cette œuvre si populaire ! Face au long crescendo de l’œuvre originelle, les notes d’humour et “out”, distillées ici ou là par le pianiste, prennent le contre-pied tout en respectant pratiquement la durée originelle (+ de 17 minutes). La version Boléro/Loussier fait alterner thème et improvisation à tour de rôle. Compte tenu de la distance à tenir et du potentiel d’expression sonore réduit à trois instruments, on comprend, à l’écoute, pourquoi le trio de Jacques Loussier est devenu ce qu’il est !

Jacques Loussier : “En fait, je prends les choses qui me plaisent et qui sont successibles de swinguer en ayant toujours un grand respect de la partition originelle.

Ainsi va le temps et les époques… Le Clair de Lune et le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy seront l’occasion de fêter le passage à l’an 2000. Ces heureux locataires impressionnistes, destinés à subir sous les doigts de Loussier ses assauts jazzistiques répétés, seront suivis par d’autres compositeurs de l’époque baroque, tels Haendel, Scarlatti ou Albinoni. Au passage, Jacques Loussier n’oublie pas Mozart (d’ailleurs comment oublier Mozart !), qu’il réadapte au moment du 250e anniversaire de sa mort, en 2005. C’est tout un symbole, quand l’artiste s’accorde à transiger avec la forme éternelle du trio en y ajoutant un orchestre à cordes… Wolfgang est gâté. Dommage que de son vivant, ce ne fût pas toujours le cas !

Aujourd’hui, le pianiste continue toujours d’écrire des compositions aux accents originaux, créant à l’occasion des œuvres de commande, tel le concerto pour violon solo (improvisé) et orchestre Le voyage inachevé, qu’il a commencé à écrire pour l’orchestre de Chambre de Bâle, lors de son séjour en résidence en 2007… Jacques Loussier : “Dans ce concerto, il y a des improvisations de types Sud Américaines dans un mouvement et un peu tzigane dans un autre.



ET LA CONCLUSION…

L’artiste est en route pour aborder bientôt ses 80 printemps, mais le pianiste n’a pas encore pris sa retraite et continue d’arpenter les scènes à travers le globe. Dans un tel article, aussi élogieux, les dernières phrases devraient revenir à l’intéressé. Ainsi, c’est par une pirouette littéraire que je cède volontiers ma place à Jacques Loussier, qui saura mieux que moi trouver les mots de conclusion…

Jacques Loussier : “En 50 ans de carrière, j’ai eu le temps d’écrire un ou deux concertos pour violon et une messe. Je pense avoir fait pas mal de choses. J’espère que tout cela a été suffisamment intéressant pour ne pas ennuyer les gens. Le public m’a suivi. J’ai fait tout ce que je pouvais imaginer musicalement. La seule chose peut-être qui me manque, c’est un opéra. Mais on ne peut pas tout réaliser, il faut faire des choix !“.

  par ELIAN JOUGLA (01-2011)