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CÉDRIC GRANELLE : QUAND LE PIANO STRIDE S’EMPARE DU CLASSIQUE

Pianiste de jazz doté d’une formation classique solide, Cédric Granelle partage sur scène et sur le Web sa passion pour le piano stride ; un style qu’il aborde avec discernement et inventivité en réalisant ses propres arrangements, du standard de jazz jusqu’au classique.


MISE EN PERSPECTIVE DU PIANO STRIDE

Les liens entre le jazz et la musique classique sont nombreux. La Pavane de Ravel revisitée par Bill Evans, son Concerto en sol interprété par Herbie Hancock ou encore la fabuleuse version de l’Humoresque de Dvorak par Art Tatum ne sont que quelques exemples. De l’autre coté, nous avons le Blues de Ravel, le Ragtime de Stravinsky, le Cake-Walk de Debussy et tant d’autres… C’est dans la continuité de cette démarche de ré-appropriation que le pianiste Cédric Granelle a récemment conçu quelques arrangements dans le style stride de grandes pièces classiques.


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Le stride est un style de jazz né à Harlem au début du vingtième siècle, hérité du ragtime dont il garde la main gauche. Il offre un cadre particulièrement propice à l’improvisation, la danse, la virtuosité et l’expression d’une joie inaltérable. Fasciné depuis toujours par ce répertoire, Cédric Granelle a écouté Fats Waller, James P Johnson et Willie Smith the Lion, puis a commencé à travailler cette redoutable main gauche, lentement, patiemment. « Les déplacements constants de la main gauche, entre la basse et l’accord, constituent une réelle difficulté pour tout pianiste, mais, peu à peu, on commence à ressentir la géographie du clavier et à ne plus avoir besoin de regarder ses doigts. » précise-t-il.

C’est donc armé de cette nouvelle technique, mais également de grands standards de ce répertoire tels Handful of Keys de Fats Waller (le titre est explicite…) ou Carolina Shout de James P Johnson qu'il a commencé ces arrangements.

Le principe est simple : à partir d’un morceau classique comme l’air de la suite en Ré de J-S. Bach, Cédric Granelle réécrit la grille harmonique et la joue en stride, c’est-à-dire en alternant « basse/accord, basse/accord… », puis il superpose le thème à la main droite en le jazzifiant légèrement (rythmes syncopés, triolets, etc.). Le résultat donne une impression de fidélité à l’œuvre mais transforme complètement son rapport à la pulsation, au swing.


CÉDRIC GRANELLE : SUITE IN D MAJOR JAZZ de J-S. BACH (stride version)
Enregistré et filmé par Gaspard Panfiloff le 10 Juillet 2016 au CNSM de Paris.


QUELQUES QUESTIONS SUBSIDIAIRES POSÉES À CÉDRIC GRANELLE

Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de Piano Web…

Je m'appelle Cédric Granelle et je suis pianiste de jazz et professeur d'écriture (CRR de Lyon). L'improvisation a toujours été pour moi au cœur de ma pratique instrumentale, d'où mon intérêt pour l'écriture musicale… Cette discipline, proche de la composition, rassemble l'harmonie, le contrepoint et l'orchestration et offre à tous les musiciens l'ensemble des techniques de création depuis Monteverdi jusqu'à Messiaen. Je ne fais pas beaucoup de différence entre composition et improvisation, seul le rapport au temps est différent. J'ai toujours équilibré ma vie entre jazz et musique classique, avec une pratique constante de l'improvisation, et cela dans les styles les plus divers : Be bop, stride, mais aussi baroque, contemporain...

Comment vous est venu ce désir de jouer du piano stride, ce style caractéristique dont vous soulignez l’importance de la main gauche et qui remonte au début de l’histoire du jazz ?

C'est d'abord un coup de foudre assez ancien pour la musique de Louis Mazetier, le spécialiste français du stride. La joie, l'humour, la folie parfois qu'exprime cette musique m'ont tout de suite emballé. Pourtant, je ne m'y suis pas mis tout de suite, j'étais pris par mes études classiques au CNSM de Paris (Harmonie, Contrepoint, Fugue et Orchestration). Par la suite, j'étais toujours engagé dans des trios ou des quartettes très éloignés de ce style. C'est les spectacles du piano du lac (Compagnie La Volière aux pianos) qui m'ont permis de proposer des récitals en pleine nature, notamment sur l'eau et d'aborder ce style en concert.

Vous avez étudié le stride en prenant comme référence quelques maîtres de la discipline, toutefois je suppose qu’un tel cheminement technique n’est pas exempt de doutes ou de remises en questions sur la forme ou sur le fond ?

Lorsqu'on joue du jazz plus moderne, on a une main gauche extrêmement statique, le développement du jeu en trio ayant considérablement réduit voire anéanti l'utilisation des basses. Il faut donc (ré)apprendre à se déplacer entre le grave et le médium, c'est évidemment plus simple quand on a travaillé les Valses de Chopin... La première remise en question s'est donc portée sur l'aspect pianistique. Mais le stride, c'est aussi un style, un phrasé et un touché. C'est par l'écoute des grands maîtres comme Fats Waller ou James P Johnson qu'on découvre comment associer solidité du tempo et délicatesse du phrasé. La main droite chante souvent en double notes, recourant fréquemment aux appoggiatures et broderies chromatiques...

Cette adaptation de Bach est à l’origine une œuvre jouée lentement, mais sous vos doigts elle s’anime à travers un tempo plus enlevé. Le plus difficile n'a-t-il pas été d’envisager un arrangement qui respecte à la fois le style stride et Bach, bien connu pour sa modernité et dont Jacques Loussier, le premier, a souvent fait écho ?

Cette oeuvre de Bach se "stride" très facilement. La progression harmonique s'y prête particulièrement, régulière, basée sur des carrures de quatre mesures. Plus généralement, la musique de Bach entretient un rapport très intense avec la pulsation, c'est ce qu'a parfaitement compris Glenn Gould mais aussi, comme vous l'évoquez, Jacques Loussier. C'est le cas plus généralement pour toute la musique baroque dont la pulsation, comme dans le jazz, est assurée par la basse. Entre la basse continue et le walking bass, il n'y a qu'un pas. En ce qui concerne le tempo, c'est plus l'opposition entre l'écriture très vocale des parties supérieures et la pulsation qu'offre le stride à la main gauche qui m'ont guidées.

Je repense souvent à un livre que j'ai lu dans ma jeunesse, La musique et la transe de l'ethnologue Gilbert Rouget, qui décrit de façon très claire la relation permanente et présente dans toutes les musiques entre ces deux notions. Le stride est évidemment très concerné par la transe...

N’existe-t-il pas dans le piano stride un effet mécanique lié au jeu de la main gauche et qu’il faut arriver à briser, ne serait-ce que pour apporter sa propre personnalité et rendre « l’exercice pianistique » plus passionnant ?

Bien sûr ! Tout l'intérêt du stride réside dans cette délicate alchimie entre une rythmique très solide de la main gauche et une souplesse presque lyrique de la main droite. Il faut trouver une aisance, une liberté dans la façon de faire chanter la main droite.

Par exemple, vous êtes-vous appuyé sur des repères en particulier pour revisiter Bach ?

Je ne suis pas le premier à revisiter des œuvres classiques par le stride. Art Tatum joue l'Humoresque de Dvorak de façon époustouflante. Il y a aussi la fantastique version du Chœur des pèlerins de Donald Lambert (tiré du Tannhäuser de Richard Wagner). Les emprunts entre jazz et musique classique ont toujours été fréquents, et cela dans les deux sens.

En dehors de vos adaptations qui visiblement ont un certain écho sur la Toile, vous inscrivez-vous comme d’autres pianistes spécialisés dans le boogie-woogie dans une sorte de réhabilitation du piano stride ? Avez-vous d’ailleurs l’intention de poursuivre en adaptant d’autres grands classiques ou par exemple d’orienter votre choix en furetant du côté de quelques tubes pop ou rock ?

En quelque sorte, oui, je souhaite faire revivre ce style peu connu. Mais il l'est de plus en plus ! Dans le spectacle du "Piano du lac", que nous tournons chaque été sur les lacs des Alpes, j'ai « stridé » le Concerto pour piano d'Edward Grieg mais je ne l'ai pas enregistré. À faire... Par ailleurs, je viens de publier une nouvelle vidéo dans laquelle j'ai arrangé Donna lee toujours en stride. On passe du be bop au stride, c'est moins éloigné que Bach, pourtant le contraste entre les deux styles est presque aussi important.

Pour finir, auriez-vous des conseils pour celui ou celle qui souhaite aborder sagement le piano stride ?

Il faut commencer tranquillement. Je dis souvent qu'il existe deux strides, le petit et le grand. Le petit repose sur des déplacements plus abordables de la main gauche, avec des basses plus proches. Il est donc plus approprié pour débuter. Le deuxième conseil concerne le répertoire. Bien des jeunes pianistes abordent le stride en achetant les livres de transcriptions des grands maîtres, puis abandonnent assez vite à cause de la difficulté d'exécution. Je conseille plutôt de prendre n'importe quel morceau, par exemple un standard, et de faire sa propre cuisine. Tout se « stride », même la pop, alors pourquoi pas aller de ce côté là également !

Propos recueillis le 19/04/2019 pour Piano Web

par ELIAN JOUGLA


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