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Portail sur la musique et les claviers modernes : piano, synthétiseur et orgue.

PROFESSION : ACCORDEUR DE PIANO

AVANT-PROPOS

Contrairement à d'autres instrumentistes (guitariste, violoniste, percussionniste, etc.) le pianiste est rarement capable d'accorder lui-même son instrument, voire d'en connaître les principes de fonctionnement. Dans la pratique, l'usage de l'instrument est compartimenté : le facteur (le constructeur), le transporteur, l'accordeur et en fin de chaîne le pianiste. Ainsi, à cause de toute l'attention qui l'entoure, de sa conception au transport en passant par l'entretien, le piano a toute les raisons de s'anoblir par rapport aux autres instruments et d'avoir ainsi une place à part.

En ayant un sens du raccourci quelque peu mesquin, un violon ou une guitare avec ses quelques cordes ne fait pas le poids au sens propre comme au figuré… Mais attention ! la facilité déconcertante avec laquelle il est possible d'émettre un son sur un piano autorise souvent une certaine paresse à découvrir son fonctionnement et à développer indirectement la justesse de l'oreille. Or, contrairement au pianiste, le guitariste et le violoniste ne peuvent faire l'impasse sur certains aspects techniques. Tôt ou tard, changer une corde et accorder son instrument devient un passage obligé… Tous les guitaristes ou violonistes, même débutants, vous le diront !

C'est pour souligner cette singularité propre aux instruments à clavier et en particulier le piano, que le site "Piano Web" accorde depuis déjà quelques années une attention toute particulière aux différents métiers liés à l'existence même du piano : du transporteur spécialisé au technicien de l'instrument, sans oublier bien sûr l'instrumentiste.




ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC OLIVIER CORDIER, ACCORDEUR DE PIANO À, MONTPELLIER

Succédant à son père, inventeur du "Tempérament Egal à Quintes Justes", Olivier Cordier accorde depuis de nombreuses années les pianos dans la région de Montpellier. Afin de nous faire connaître son métier et sa passion pour celui-ci, il a accepté de répondre sans détours à quelques questions pour le site PIANO WEB.


Piano Web : M. Cordier, vous êtes accordeur sur la région de Montpellier depuis une vingtaine d'années. Pour les lecteurs de Piano Web, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Olivier Cordier : je suis accordeur et technicien du piano depuis 1983 sur Montpellier et sa région. J'effectue quelques tournées par an dans les départements voisins, comme le Gard, la Lozère ou l'Ardèche.

Après mon apprentissage, j'ai travaillé dans le magasin de pianos "CORDE ET SON" et je suis devenu accordeur pour l'orchestre de l'opéra de Montpellier de 1985 à1995 et du conservatoire national de musique en 2003 et 2004, sans compter des interventions dans de nombreuses écoles de musique et chez des particuliers jusqu'à aujourd'hui.


SERGE ET OLIVIER CORDIER, ACCORDEURS DE PÈRE EN FILS

Piano Web : vous êtes le fils d'un célèbre accordeur de piano, Serge Cordier, qui est à la base d'un tempérament qui conserve toutes les quintes pures, ce qui, si je ne me trompe améliore la sonorité de l'instrument. Pouvez-vous nous évoquer le travail de votre père et décrire les avantages de ce type d'accord ?

Olivier Cordier : oui, sauf que j'utiliserai le terme "quintes justes", plus approprié, car "juste" tient compte de l'inharmonicité, sujet qui mériterai à lui seul un exposé (au bas de cette page, vous trouverez quelques informations techniques concernant ce type de tempérament à travers Paul Dubuisson, un des premiers élève et ami de mon père qui a été passionné par sa découverte. C'est un excellent accordeur et technicien de pianos sur Chartres et Paris).

C'est donc mon père Serge Cordier, mort en 2005 qui a été mon professeur et l'inventeur du T.E.Q.J ou "Tempérament Egal à Quintes Justes", accord reconnu et soutenu par de nombreux musiciens d'exception tels que Yéhudi Menuhin, sa sœur pianiste Hepsibah Menuhin, Paul Badura-Skoda, François René Duchable, Alfred Brendel, Jean Guillou… et cautionné par le laboratoire d'acoustique de Paris, Maurice Fleuret , de la direction de la musique. Cette méthode est plus en adéquation avec l'orchestre car les violons et violoncelles s'accordent en quintes justes (cordes à vides), alors que le piano a les quintes raccourcies pour pouvoir garder les octaves justes… et oui, on ne peut pas avoir à la fois les octaves et les quintes justes dans un tempérament égal.

Mon père s'est aussi basé sur le travail de plusieurs musicologues avertis qui ont étudié le phrasé de très bons violonistes et de chanteurs. Ils se sont aperçus que ceux-ci haussaient leur justesse pour avoir une brillance dans leur jeu par rapport au tempérament traditionnel en octaves justes.

Piano Web : un exemple... peut-être ?

Olivier Cordier : si l'on prend un do dans le milieu du clavier et accordons à l'oreille le do supérieur à l'octave juste… Avec ce nouveau do, faisons de même et accordons à nouveau le do supérieur à l'octave juste, et ainsi de suite jusqu'au dernier do. Ensuite, jouons un enchaînement de ces do vers l'aigu. Que constatons-nous ? Que plus les do sont éloignés du do de base, plus ils paraissent bas et pauvre.

Mon père s'est également aperçu que d'autres accordeurs (s'étant rendus compte du problème), se sentirent obligés, arrivés dans le haut du médium, d'augmenter les rapports. Or, leurs régularités n'étaient plus possibles à cause du tempérament égal. De toutes ces observations est sortie une méthode très précise utilisant énormément les battements d'harmoniques, véritable palmer auditif. Un livre concrétise ce travail : "Clavier bien tempéré et justesse orchestrale". Il sera suivi de conférences en France et à l'étranger.

Piano Web : vous avez travaillé aux côtés de votre père pendant de nombreuses années. Quand vous avez pris sa suite, n'avez-vous pas eu envie à votre tour d'explorer, de tenter des expériences personnelles ?

olivier cordier accordeur

Olivier Cordier : oui, j'ai commencé mon apprentissage d'accord, de réparation et de réglage de piano en 1980 avec mon père comme professeur pendant deux ans et demi, à raison de six heures par jour, mettant tout particulièrement l'accent sur l'accord. Mais l'apprentissage ne s'arrête pas là et le travail se bonifie comme le bon vin les années suivantes. On y gagne en temps et en précision. Honnêtement je pense bien faire mon travail, avec minutie et souci de perfection, au plus près de ce que m'a appris mon père, mais le chercheur et le concepteur, c'était lui.

Piano Web : avez-vous une technique toute particulière quand vous accordez un piano ?

Olivier Cordier : il existe la technique pratique, celle qui consiste à tourner une cheville en métal qui est plantée dans un sommier en bois et entourée d'une corde. On baisse ou l'on monte le son autant de fois qu'il y a de chevilles, c'est-à-dire 230 ou 250 fois multiplié par 2 car on fait souvent 2 passages. Cela parait simple, mais c'est le plus dur ! C'est un long apprentissage que de placer le plus rapidement possible le son ou l'on veut et "caler" la cheville. Ceci est une technique commune à tous les accordeurs et n'est pas spécifique à telle ou telle manière d'accorder.

Par contre, pour la partie théorique, la méthode Cordier (tempérament égal à quinte juste) détient une spécificité dont j'ai déjà tenté de vous expliquer l'aboutissement. Pour arriver à ce résultat final, nous utilisons énormément les battements harmoniques, moyen utilisé dans la méthode traditionnelle, mais développé ici d'une manière optimum pour profiter de ce véritable palmer auditif sur la totalité du clavier, hormis la dernière octave qui s'accorde plus à la "feuille" (voir l'exemple ci-dessous pour les initiés).


EXEMPLE POUR LES INITIÉS

Approche technique : la première tierce majeure constituée des notes fa et la au début de la partition (*) doit avoir un battement harmonique de 7 à la seconde.

Que se passe t-il ?

Toutes les notes ont un spectre harmonique (plusieurs notes dans la même note). Donc la 5e harmonique du fa (sa 17e qui est un la à plus de deux octaves au-dessus) va rencontrer la 4e harmonique du la (sa 15e qui est aussi un la, la même note). Pour que cette tierce soit bien accordée (façon T.E.Q.J.), il faut que l'harmonique du la soit décalée supérieurement à celle du fa, comme un unisson défait pour qu'il en ressorte un battement de 7 vibrations à la seconde.

On se sert de ce moyen acoustique pour beaucoup d'intervalles : tierces mineures, majeures, les quartes, les vérifications de quintes, les sixtes, les octaves, doubles octaves, 10e, 17e, 24e…

Dans la méthode traditionnelle (oct. justes) l'accordeur, une fois sa partition faite, (fa2 fa3) accorde chromatiquement les notes du dessus en octaves justes ou plates, idem en dessous. Une fois la première octave accordée, son point de référence n'est plus la partition mais les notes du dessus, précédemment accordées.

S'il y a une petite erreur acoustique dans ces notes hors partition, et qu'on les prend pour référence, cette erreur se répercutera et s'amplifiera en montant dans l'aigu ou en descendant dans les graves. A la différence, la méthode Cordier (T.E.Q.J.) se réfère non seulement aux notes déjà accordées, mais surtout à la partition. S'il y a des erreurs (c'est paraît-il humain) ou si certaines notes ont bougé, cela arrive, on s'en rend compte immédiatement.

(*) la partition : c'est la base de référence de l'accord et doit être la plus précis possible, c'est une octave qui va du fa2 au fa3, au-dessous du la3 (la du diapason).

LE PIANO ET LE CLIENT

Piano Web : dans la pratique, que redoute le plus un accordeur de piano ?

Olivier Cordier : je crois que dans la pratique un accordeur peut redouter 2 choses : le PIANO et le CLIENT.

Concernant le piano… Les pianos ne sont pas tous identiques, ils sont plus ou moins difficiles à accorder. Le problème d'inharmonicité, qui ne colle pas toujours avec la théorie, d'où des compromis à faire. C'est là, que ressortira toute l'expérience, la pratique et la patience de l'accordeur chevronné qui aura rencontré des centaines de pianos, du meilleur au plus mauvais. Il saura réagir au mieux lorsqu'il rencontrera un piano rebelle, grâce à ses années d'expériences. Dans le jargon du métier, le pire est pour moi le piano caoutchouc.

Piano Web : un piano caoutchouc… c'est-à-dire ?

Olivier Cordier : c'est un piano dont la réaction au passage de la clef d'accord est anormale. Vous vérifiez ce que vous avez accordé et l'accord a beaucoup trop monté. Il faut parfois repasser 3 ou 4 fois toutes les cordes pour arriver à quelque chose de convenable, c'est très long et très éprouvant pour les nerfs : c'est le cauchemar des accordeurs. Il y a aussi les fausses vibrations ou sons impurs que l'on trouve souvent sur les petits ou très vieux pianos. L'accordeur se trouve dans l'impossibilité de faire des unissons convenables.

Piano Web : et concernant le client ?

Olivier Cordier : dans l'immense majorité des cas, il n'y évidemment aucun problème. Mais très rarement, peu de temps après mon passage, il arrive qu'un client me rappelle pour m'informer que l'accord de son piano a bougé. Que cette affirmation soit vraie ou erronée, je suis obligé d'aller vérifier sur place. Si le piano n'a pas bougé, c'est souvent quand il était très faux avant et qu'aucune personne ne jouait régulièrement dessus. Le client s'est tellement habitué à son désaccord, qu'une sensation auditive bizarre intervient en lui peu de temps après mon passage… J'ai d'ailleurs une anecdote à ce sujet : c'est une vieille dame qui me rappelle, son piano était très faux. Je passe chez elle, l'accord n'avait pas bougé, et elle me dit que son piano ne vibre plus. J'ai compris alors que cette vibration en était la fausseté. Sa référence de justesse était complètement faussée.

Piano Web : comment expliquer à M. "Toutlemonde" quand un piano est juste ou faux ?

Olivier Cordier : le problème est que l'on ne peut pas l'expliquer rationnellement. L'acoustique est fort complexe. Heureusement, la grande majorité entend la justesse sans la comprendre scientifiquement.

Par contre, il est vrai que très rarement, certains pianos bougent après l'accord. Ce phénomène n'est pas dû à l'accordeur s'il fait bien son travail, mais je dirai à l'alchimie des matériaux (les bois de lutherie mal calés ou qui travaille trop, ou bien encore trop de "coudage" sur les cordes au niveau du chevalet ou du sillet) C'est un phénomène complètement incontrôlable par l'accordeur.


LES IDÉES RECUES CONCERNANT LA PROFESSION D'ACCORDEUR

Piano Web : existe-t-il des idées reçues sur votre profession ? Des anecdotes peut-être ?

Olivier Cordier : évidemment ! J'entends souvent dire certaines choses : qu'il faut jouer un piano sinon il va s'abîmer. C'est faux bien sûr. Si on n'utilise pas le clavier et la mécanique, ça ne s'use pas ! Par contre, il peut se détériorer avec les changements d'hygrométrie, trop sec ou trop humide, mais ça n'a rien à voir.

J'entends également qu'il faut accorder le piano sinon il s'abîme. Faux… si on ne l'accorde pas, c'est l'oreille qu'on abîme, pas le piano ! Un piano très faux et bas qui n'a pas été accordé pendant 10, 20 ou 30 ans, voir plus, devra subir deux interventions d'accord, rarement trois.

La première visite consiste en une remise en tension, légèrement au-dessus du diapason. Le fait d'avoir rajouté cette tension aux cordes et à la structure harmonique du piano fera que l'accord irrémédiablement bougera rapidement dans sa précision, ce qui suscitera une seconde intervention une quinzaine de jours plus tard.

Tient, vous n'êtes pas aveugle !… s'étonnent certains clients. Eh bien non, merci !

C'est vrai, qu'il y a une vingtaine ou une trentaine d'année, il n'était pas rare de rencontrer des accordeurs non-voyants (soi-disant à cause d'une oreille plus développée). Pour ma part, je sais que l'oreille d'un voyant est amplement suffisante et je pense que pour eux c'était une des rares professions qu'ils pouvaient exercer. Après, quand il y avait certains problèmes mécaniques de précision à résoudre sans la vision, comme changer une corde ou un axe à mesurer au palmer au 100e de millimètre, je pense qu'ils ne pouvaient le faire.

J'ai fait trois ans de piano dans ma jeunesse, puis j'ai arrêté. Ce qui me reste dans les doigts suffit amplement pour être accordeur technicien. Pour l'anecdote, je ne suis donc pas pianiste, mais guitariste (musique brésilienne, jazz, blues, je joue dans une formation).

Piano Web : le fait que vous soyez avant tout un guitariste et non un pianiste, risque de surprendre de nombreuses personnes !

Olivier Cordier : souvent les gens pensent que pour être accordeur il faut être pianiste. C'est à peu près comme si je disais qu'il faut être accordeur pour être pianiste. Un enchaînement d'octaves et une gamme chromatique sont suffisants dans la pratique. Un pianiste qui veut devenir accordeur technicien devra tout apprendre. D'ailleurs c'est le musicien qui connaît le moins bien son instrument car celui-ci est complexe. Il ne sait pas accorder, ne sait pas réparer une note qui ne fonctionne plus, ne sait pas remplacer une corde cassée… par contre, le violoniste comme le guitariste savent faire très bien toutes ces manipulations sur leur instrument. Mais je n'en veux pas au pianiste, le piano est un instrument complexe. C'est vrai qu'une partie des accordeurs sont eux-mêmes pianistes. A cause de leur pratique instrumentale ils se sont intéressés ensuite au métier d'accordeur… sans oublier qu'un pianiste pourra être un piètre accordeur, et inversement !

LA DIFFÉRENCE ENTRE FACTEUR ET ACCORDEUR

Piano Web : les métiers liés au piano sont souvent méconnus et justifient amplement cet entretien… aussi, pouvez-vous nous décrire en quelques lignes les différences essentielles qu'il existe entre un facteur et un accordeur de piano ?

accordeur de piano

Olivier Cordier : ce sont deux métiers différents, mais évidemment complémentaires. D'abord, la désignation du métier de facteur de piano est mal employée à force d'être usitée : facteur signifiant fabriquer et non restaurer. Cette spécialité consiste au travail du bois, de lutherie, du meuble et des matières. C'est, par exemple, la réfection complète d'une table d'harmonie ou partielle en la flippotant (coller des réglettes de bois biseautées dans les fentes). Ou encore, le changement d'un sommier, la restauration de la mécanique qui peut être très minutieuse.

Redonner vie à un piano ancien petit à petit est forcément passionnant, en travaillant chez soi, dans son atelier. Mais ces restaurations sont très lourdes financièrement car le nombre d'heures passées sur l'instrument peut être très important. Leurs coûts sont souvent aussi élevés que celui d'un piano de même qualité en bon état, voire plus. Aujourd'hui, je pense que certaines opérations ne sont plus rentables, sauf peut-être pour des pianos de très grande qualité. Ceci est dû également à la conjoncture actuelle, qui fait que l'on trouve de bons pianos d'occasion à des prix corrects, si l'on sait les choisir.

Piano Web : les sentiments du cœur ignorent parfois la raison !

Olivier Cordier : c'est vrai, les sentiments du cœur étant insondables, il arrive que pour des raisons affectives, un particulier tienne absolument à redonner vie à un vieux piano de famille…

Piano Web : je suppose que votre profession d'accordeur est toute différente ?

Olivier Cordier : elle se passe avant tout chez le client : c'est l'accord, le réglage et la réparation. De plus, on n'a pas de problèmes de transport et le client peut observer le travail que l'on fait devant lui. Je ne fais donc pas de travail de lutherie et de bois, mais je peux recorder, recheviller, changer les marteaux (je les envoie à un spécialiste qui refait les feutres). J'interviens également sur toutes les pannes courantes comme : notes bloquées, touches ou manches de marteaux cassés, changement d'axes ou de cordes… Un accordeur ne peut être qu'accordeur, il doit pouvoir apporter une réponse aux pannes courantes lorsqu'elles se présentent.


APPRENDRE LE MÉTIER D'ACCORDEUR

Piano Web : pour celui qui souhaiterait suivre votre voie, quelles sont les qualités essentielles d'un bon accordeur ?

accorder un piano

Olivier Cordier : je pense qu'il faut déjà être curieux naturellement de ce qui se passe dans un piano tant au niveau de son acoustique que sur un plan technique. Ensuite, il faut posséder de la persévérance car, après la curiosité il y a le travail, parfois fastidieux, surtout en parlant de l'apprentissage de l'accord ! Mais si l'apprenti accordeur a le souci d'une certaine perfection dans son travail, il surmontera facilement cette difficulté. La récompense d'un tel travail, n'est pas seulement d'ordre "pécunier", mais dans la satisfaction et la joie qu'éprouve le client à découvrir son piano nouvellement accordé.

Piano Web : un de vos projets est de créer une école d'accordeur qui suivrait les travaux de votre père. Actuellement, existe-t-il des écoles de formation capables de former convenablement au métier d'accordeur ?

Olivier Cordier : malheureusement, au sujet de l'accord, spécifiquement, je ne pense pas que tout soit fait pour recevoir un bon apprentissage en France. Des apprentis et d'autres accordeurs sont d'ailleurs du même avis. On ne donne pas assez de sérieux et de temps pour cette spécialité qui est complexe, tant matériellement que techniquement, surtout la première année. Si l'apprenti a eu de bonnes bases, il peut se construire les années suivantes.

Piano Web : c'est une façon de valoriser l'expérience et la pratique sur le tas comme de nombreux métiers d'artisanat…

Olivier Cordier : il y a de bons éléments en France, mais ceux-ci y sont arrivés grâce à leur passion et à leur talent. Parfois la rencontre avec d'autres accordeurs, tout aussi sérieux et passionnés qu'eux, contribue également à leur réussite. C'est pour cela que j'aimerais faire profiter de mon expérience professionnelle à travers une école de formation d'accordeur technicien du piano. Ce projet, qui en est pour l'instant à ses premiers balbutiements, suivrait les travaux de mon père tels qu'il me les a appris.

LE PIANO ACOUSTIQUE... "SENTIR LES NOTES SOUS LES DOIGTS"

Piano Web : au niveau économique, l'arrivée d'une technologie de plus en plus performante et un rapport qualité/prix des plus avantageux a mis en avant un rival redoutable, le piano numérique. Votre profession a ainsi été bousculée. D'autre part, l'achat d'un bon piano est un investissement financier qui se calcule, surtout en temps de crise économique. Comme avocat de la défense, quels sont vos arguments pour défendre votre client… le piano acoustique ?

Olivier Cordier : mon argument principal pour défendre le piano acoustique serait : "laissez vivre les accordeurs, jouez du piano acoustique !!". Mais cet argument n'en étant pas forcément un pour les pianistes, vu qu'ils payent, soyons plus sérieux. Je ne suis pas aussi sûr que le piano numérique soit plus avantageux en rapport qualité/prix que l'acoustique, à part évidemment les pianos de grandes marques ou à queue. Entre environ 1500 et 4000 €, on peut trouver des pianos droits d'occasion très corrects, entre 10 et 40 ans qui joueront encore de très nombreuses années.

Pour les neufs, il faudra compter à partir d'environ 3000 €. J'accorde encore souvent des pianos qui ont dépassé le siècle et qui sont en bon état, leur robustesse m'étonnera toujours ! Je ne dis pas que c'est toujours le cas, certains autres sont détruits car trop utilisés ou restés dans des pièces beaucoup trop humides et/ou sèches. J'aimerai bien savoir l'état d'un numérique avec ses composants électroniques et plastiques après un siècle. Je pense qu'avec une utilisation et une exposition à l'hygrométrie égale, le piano acoustique est plus solide.

Piano Web : le numérique a pourtant des avantages sur l'acoustique…

Olivier Cordier : oui… malheureusement pour moi et heureusement pour le pianiste, il n'a pas besoin d'être accordé, se transporte plus facilement, à un système de sourdine numérique avec casque très efficace (adaptable aujourd'hui sur l'acoustique - voir... Equiper son piano d'un système silencieux), et a une grande variété de sons différents. Certes ce n'est pas rien, mais je suis sûr que l'acoustique existera toujours et en bonne proportion, car outre les arguments que j'ai déjà énoncé, il y en a d'autres.

Beaucoup de pianistes me l'on dit, et j'en conviens, que pour la nuance, l'expression sonore, la précision du clavier et de la mécanique, rien ne remplacera le piano acoustique, surtout pour ce qui est de la musique classique et de certains jazz. Il est assez difficile de commenter cela, mais ces pianistes me disent qu'ils "sentent les cordes sous les doigts" et que le son du numérique, en comparaison, est un "son mort". Je ne remets pas en cause les avantages du numérique, mais voilà les différences, et vivent celles-ci. Il est certain que le numérique a fait du mal à la profession, mais comme je suis persuadé de l'immortalité de l'acoustique, elle ne peut que perdurer.

Piano Web : en conclusion, peut-être quelques mots d'amour pour décrire votre profession…

Olivier Cordier : en ce qui me concerne, pour parler du travail de l'accord en particulier, je pense que la notion d'amour est un peu forte, car il y a un effort de patience, de concentration et de perfection qui peut être fatigant. C'est plus le sentiment de rendre service à la musique, d'avoir les félicitations du pianiste, la fierté du travail accompli et le souci de perfection qui font aimer ce métier.

Entretien réalisé par Elian Jougla pour PIANO WEB (11-2009)


olivier cordier

LE TEMPÉRAMENT ÉGAL À QUINTES JUSTES, DE SERGE CORDIER

Nous tenons à remercier M. Olivier Cordier pour nous autoriser à diffuser sur le site Piano Web
l'intégralité de la conférence donnée par Paul Dubuisson concernant
le Tempérament Egal à Quintes Justes, inventé par Serge Cordier


CONFERENCE PAUL DUBUISSON - TEMPÉRAMENT ÉGAL À QUINTES JUSTES

LE TEMPÉRAMENT ÉGAL À QUINTES JUSTES

A propos de l'inharmonicité - Intervention de Paul Dubuisson

La pratique du "T.E.Q.J." doit tenir compte d'un problème important, l'inharmonicité du piano: les cordes du piano sont un peu "inharmoniques", c'est à dire qu'au lieu d'émettre des harmoniques purs, avec des fréquences qui sont des multiples exacts du fondamental - par ex. une note vibrant à 220Hz (la en dessous du diapason) donnant des harmoniques de: 440, 660, 880, 1100, etc. - la résonance des cordes émet des "partiels quasi-harmoniques" aux fréquences décalées - par ex. 220Hz donne des partiels de: 440,22 - 660,92 - 882,29 - 1104,58 - etc. Ce décalage est toujours dans le sens de l'agrandissement, et il augmente en montant dans le rang des harmoniques; il est suffisant pour créer des différences importantes, en particulier pour les "battements" que doit ajuster le bon accordeur, différences par rapport aux fréquences théoriques, par ex. celles qu'utilise un accordeur électronique ne tenant pas compte du phénomène (ce qui explique que de tels accords sont très mauvais).

Ce problème est très complexe, entre autres parce que l'inharmonicité change selon la hauteur des cordes - elle augmente vers l'aigu, et les basses semblent échapper à toute loi - et elle varie aussi selon les pianos. La pratique de l'accordeur arrive pourtant (mais ça n'est pas le plus facile!) à maîtriser l'inharmonicité, et à réaliser un tempérament bien égal pour l'oreille: il est tout à fait possible de réaliser le "Tempérament égal a quintes justes" tenant compte de l'inharmonicité (contrairement à ce qu'on peut lire sur "Wikipédia" concernant ce tempérament).

Serge Cordier a lui-même étudié longuement ce problème, dans le sens qu'il respectait toujours : analyser avec précision la pratique réelle de l'accordeur et du musicien, et non pas essayer de plaquer une théorie à cette pratique. Malheureusement il n'a pas eu le temps de terminer cet énorme travail, et d'aboutir aux résultats qu'il recherchait, afin d'écrire noir sur blanc une analyse théorique complète de sa découverte. Il faut espérer que cette recherche pourra être reprise et menée à son terme; mais dans l'état actuel des choses, il faut souligner un point important : seuls les élèves directs de Serge Cordier connaissent la réalisation exacte et conforme à celle de son inventeur (T.E.Q.J.) et sont donc habilités à contrôler que les accords se réclamant de cette invention sont bien exacts.

Il ne s'agit pas pour nous de garder égoïstement cette découverte, et les accordeurs intéressés sont les bienvenus; mais il faut veiller à ce qu'elle ne soit pas déformée par des erreurs, en particulier par rapport à l'inharmonicité, en donnant prise ainsi aux critiques. On sait qu'une découverte importante met souvent du temps à s'imposer, et il faut dire que le monde des accordeurs n'a pas été très ouvert aux travaux de Serge Cordier, malgré les avis très favorables de nombreux musiciens (et des plus grands) sur ce nouveau tempérament. Espérons que cela va changer, et que de nombreux autres musiciens pourront apprécier la musicalité d'un piano accordé en quintes justes.