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DOSSIERS DIVERS



PROFESSION : ACCORDEUR DE PIANO

Succédant à son père, inventeur du "Tempérament Egal à Quintes Justes", Olivier Cordier accorde depuis de nombreuses années les pianos dans la région de Montpellier. Afin de nous faire connaître son métier et sa passion pour celui-ci, il a accepté de répondre sans détours à quelques questions pour le site PIANO WEB.


AVANT-PROPOS

Contrairement à d'autres instrumentistes (guitariste, violoniste, percussionniste, etc.) le pianiste est rarement capable d'accorder lui-même son instrument, voire d'en connaître les principes de fonctionnement. Dans la pratique, l'usage de l'instrument est compartimenté : le facteur (le constructeur), le transporteur, l'accordeur et en fin de chaîne le pianiste. Ainsi, à cause de toute l'attention qui l'entoure, de sa conception au transport en passant par l'entretien, le piano a toute les raisons de s'anoblir par rapport aux autres instruments et d'avoir ainsi une place à part.


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En ayant un sens du raccourci quelque peu mesquin, un violon ou une guitare avec ses quelques cordes ne fait pas le poids au sens propre comme au figuré… Mais attention ! la facilité déconcertante avec laquelle il est possible d'émettre un son sur un piano autorise souvent une certaine paresse à découvrir son fonctionnement et à développer indirectement la justesse de l'oreille. Or, contrairement au pianiste, le guitariste et le violoniste ne peuvent faire l'impasse sur certains aspects techniques. Tôt ou tard, changer une corde et accorder son instrument devient un passage obligé… Tous les guitaristes ou violonistes, même débutants, vous le diront !

C'est pour souligner cette singularité propre aux instruments à clavier et en particulier le piano, que le site "Piano Web" accorde depuis déjà quelques années une attention toute particulière aux différents métiers liés à l'existence même du piano : du transporteur spécialisé au technicien de l'instrument, sans oublier bien sûr l'instrumentiste.




ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC OLIVIER CORDIER, ACCORDEUR DE PIANO À, MONTPELLIER

Piano Web : M. Cordier, vous êtes accordeur sur la région de Montpellier depuis une vingtaine d'années. Pour les lecteurs de Piano Web, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Olivier Cordier : je suis accordeur et technicien du piano depuis 1983 sur Montpellier et sa région. J'effectue quelques tournées par an dans les départements voisins, comme le Gard, la Lozère ou l'Ardèche.

Après mon apprentissage, j'ai travaillé dans le magasin de pianos "CORDE ET SON" et je suis devenu accordeur pour l'orchestre de l'opéra de Montpellier de 1985 à1995 et du conservatoire national de musique en 2003 et 2004, sans compter des interventions dans de nombreuses écoles de musique et chez des particuliers jusqu'à aujourd'hui.


SERGE ET OLIVIER CORDIER, ACCORDEURS DE PÈRE EN FILS

Piano Web : vous êtes le fils d'un célèbre accordeur de piano, Serge Cordier, qui est à la base d'un tempérament qui conserve toutes les quintes pures, ce qui, si je ne me trompe améliore la sonorité de l'instrument. Pouvez-vous nous évoquer le travail de votre père et décrire les avantages de ce type d'accord ?

Olivier Cordier : oui, sauf que j'utiliserai le terme "quintes justes", plus approprié, car "juste" tient compte de l'inharmonicité, sujet qui mériterai à lui seul un exposé (au bas de cette page, vous trouverez quelques informations techniques concernant ce type de tempérament à travers Paul Dubuisson, un des premiers élève et ami de mon père qui a été passionné par sa découverte. C'est un excellent accordeur et technicien de pianos sur Chartres et Paris).

C'est donc mon père Serge Cordier, mort en 2005 qui a été mon professeur et l'inventeur du T.E.Q.J ou "Tempérament Egal à Quintes Justes", accord reconnu et soutenu par de nombreux musiciens d'exception tels que Yéhudi Menuhin, sa sœur pianiste Hepsibah Menuhin, Paul Badura-Skoda, François René Duchable, Alfred Brendel, Jean Guillou… et cautionné par le laboratoire d'acoustique de Paris, Maurice Fleuret , de la direction de la musique. Cette méthode est plus en adéquation avec l'orchestre car les violons et violoncelles s'accordent en quintes justes (cordes à vides), alors que le piano a les quintes raccourcies pour pouvoir garder les octaves justes… et oui, on ne peut pas avoir à la fois les octaves et les quintes justes dans un tempérament égal.

Mon père s'est aussi basé sur le travail de plusieurs musicologues avertis qui ont étudié le phrasé de très bons violonistes et de chanteurs. Ils se sont aperçus que ceux-ci haussaient leur justesse pour avoir une brillance dans leur jeu par rapport au tempérament traditionnel en octaves justes.

Piano Web : un exemple... peut-être ?

Olivier Cordier : si l'on prend un do dans le milieu du clavier et accordons à l'oreille le do supérieur à l'octave juste… Avec ce nouveau do, faisons de même et accordons à nouveau le do supérieur à l'octave juste, et ainsi de suite jusqu'au dernier do. Ensuite, jouons un enchaînement de ces do vers l'aigu. Que constatons-nous ? Que plus les do sont éloignés du do de base, plus ils paraissent bas et pauvre.

Mon père s'est également aperçu que d'autres accordeurs (s'étant rendus compte du problème), se sentirent obligés, arrivés dans le haut du médium, d'augmenter les rapports. Or, leurs régularités n'étaient plus possibles à cause du tempérament égal. De toutes ces observations est sortie une méthode très précise utilisant énormément les battements d'harmoniques, véritable palmer auditif. Un livre concrétise ce travail : "Clavier bien tempéré et justesse orchestrale". Il sera suivi de conférences en France et à l'étranger.

Piano Web : vous avez travaillé aux côtés de votre père pendant de nombreuses années. Quand vous avez pris sa suite, n'avez-vous pas eu envie à votre tour d'explorer, de tenter des expériences personnelles ?

olivier cordier accordeur

Olivier Cordier : oui, j'ai commencé mon apprentissage d'accord, de réparation et de réglage de piano en 1980 avec mon père comme professeur pendant deux ans et demi, à raison de six heures par jour, mettant tout particulièrement l'accent sur l'accord. Mais l'apprentissage ne s'arrête pas là et le travail se bonifie comme le bon vin les années suivantes. On y gagne en temps et en précision. Honnêtement je pense bien faire mon travail, avec minutie et souci de perfection, au plus près de ce que m'a appris mon père, mais le chercheur et le concepteur, c'était lui.

Piano Web : avez-vous une technique toute particulière quand vous accordez un piano ?

Olivier Cordier : il existe la technique pratique, celle qui consiste à tourner une cheville en métal qui est plantée dans un sommier en bois et entourée d'une corde. On baisse ou l'on monte le son autant de fois qu'il y a de chevilles, c'est-à-dire 230 ou 250 fois multiplié par 2 car on fait souvent 2 passages. Cela parait simple, mais c'est le plus dur ! C'est un long apprentissage que de placer le plus rapidement possible le son ou l'on veut et "caler" la cheville. Ceci est une technique commune à tous les accordeurs et n'est pas spécifique à telle ou telle manière d'accorder.

Par contre, pour la partie théorique, la méthode Cordier (tempérament égal à quinte juste) détient une spécificité dont j'ai déjà tenté de vous expliquer l'aboutissement. Pour arriver à ce résultat final, nous utilisons énormément les battements harmoniques, moyen utilisé dans la méthode traditionnelle, mais développé ici d'une manière optimum pour profiter de ce véritable palmer auditif sur la totalité du clavier, hormis la dernière octave qui s'accorde plus à la "feuille" (voir l'exemple ci-dessous pour les initiés).


EXEMPLE POUR LES INITIÉS

Approche technique : la première tierce majeure constituée des notes fa et la au début de la partition (*) doit avoir un battement harmonique de 7 à la seconde.

Que se passe t-il ?

Toutes les notes ont un spectre harmonique (plusieurs notes dans la même note). Donc la 5e harmonique du fa (sa 17e qui est un la à plus de deux octaves au-dessus) va rencontrer la 4e harmonique du la (sa 15e qui est aussi un la, la même note). Pour que cette tierce soit bien accordée (façon T.E.Q.J.), il faut que l'harmonique du la soit décalée supérieurement à celle du fa, comme un unisson défait pour qu'il en ressorte un battement de 7 vibrations à la seconde.

On se sert de ce moyen acoustique pour beaucoup d'intervalles : tierces mineures, majeures, les quartes, les vérifications de quintes, les sixtes, les octaves, doubles octaves, 10e, 17e, 24e…

Dans la méthode traditionnelle (oct. justes) l'accordeur, une fois sa partition faite, (fa2 fa3) accorde chromatiquement les notes du dessus en octaves justes ou plates, idem en dessous. Une fois la première octave accordée, son point de référence n'est plus la partition mais les notes du dessus, précédemment accordées.

S'il y a une petite erreur acoustique dans ces notes hors partition, et qu'on les prend pour référence, cette erreur se répercutera et s'amplifiera en montant dans l'aigu ou en descendant dans les graves. À la différence, la méthode Cordier (T.E.Q.J.) se réfère non seulement aux notes déjà accordées, mais surtout à la partition. S'il y a des erreurs (c'est paraît-il humain) ou si certaines notes ont bougé, cela arrive, on s'en rend compte immédiatement.

(*) la partition : c'est la base de référence de l'accord et doit être la plus précis possible, c'est une octave qui va du fa2 au fa3, au-dessous du la3 (la du diapason).

LE PIANO ET LE CLIENT

Piano Web : dans la pratique, que redoute le plus un accordeur de piano ?

Olivier Cordier : je crois que dans la pratique un accordeur peut redouter 2 choses : le PIANO et le CLIENT.

Concernant le piano… Les pianos ne sont pas tous identiques, ils sont plus ou moins difficiles à accorder. Le problème d'inharmonicité, qui ne colle pas toujours avec la théorie, d'où des compromis à faire. C'est là, que ressortira toute l'expérience, la pratique et la patience de l'accordeur chevronné qui aura rencontré des centaines de pianos, du meilleur au plus mauvais. Il saura réagir au mieux lorsqu'il rencontrera un piano rebelle, grâce à ses années d'expériences. Dans le jargon du métier, le pire est pour moi le piano caoutchouc.

Piano Web : un piano caoutchouc… c'est-à-dire ?

Olivier Cordier : c'est un piano dont la réaction au passage de la clef d'accord est anormale. Vous vérifiez ce que vous avez accordé et l'accord a beaucoup trop monté. Il faut parfois repasser 3 ou 4 fois toutes les cordes pour arriver à quelque chose de convenable, c'est très long et très éprouvant pour les nerfs : c'est le cauchemar des accordeurs. Il y a aussi les fausses vibrations ou sons impurs que l'on trouve souvent sur les petits ou très vieux pianos. L'accordeur se trouve dans l'impossibilité de faire des unissons convenables.

Piano Web : et concernant le client ?

Olivier Cordier : dans l'immense majorité des cas, il n'y évidemment aucun problème. Mais très rarement, peu de temps après mon passage, il arrive qu'un client me rappelle pour m'informer que l'accord de son piano a bougé. Que cette affirmation soit vraie ou erronée, je suis obligé d'aller vérifier sur place. Si le piano n'a pas bougé, c'est souvent quand il était très faux avant et qu'aucune personne ne jouait régulièrement dessus. Le client s'est tellement habitué à son désaccord, qu'une sensation auditive bizarre intervient en lui peu de temps après mon passage… J'ai d'ailleurs une anecdote à ce sujet : c'est une vieille dame qui me rappelle, son piano était très faux. Je passe chez elle, l'accord n'avait pas bougé, et elle me dit que son piano ne vibre plus. J'ai compris alors que cette vibration en était la fausseté. Sa référence de justesse était complètement faussée.

Piano Web : comment expliquer à M. "Toutlemonde" quand un piano est juste ou faux ?

Olivier Cordier : le problème est que l'on ne peut pas l'expliquer rationnellement. L'acoustique est fort complexe. Heureusement, la grande majorité entend la justesse sans la comprendre scientifiquement.

Par contre, il est vrai que très rarement, certains pianos bougent après l'accord. Ce phénomène n'est pas dû à l'accordeur s'il fait bien son travail, mais je dirai à l'alchimie des matériaux (les bois de lutherie mal calés ou qui travaille trop, ou bien encore trop de "coudage" sur les cordes au niveau du chevalet ou du sillet) C'est un phénomène complètement incontrôlable par l'accordeur.


SUITE : LE MÉTIER D'ACCORDEUR DE PIANO DANS LA PRATIQUE